La nouvelle ambition de l’Égypte

Le 05 juillet 2018, par Stéphanie Pioda

À l’occasion de l’exceptionnelle exposition que le Grimaldi Forum consacre à l’or des pharaons, retour sur la politique menée par le nouveau ministre des Antiquités pour le rayonnement de l’Égypte.

Sarophage de Touya, bois, or, argent. Vallée des Rois, tombe de Youya et Touya, XVIIIe dynastie, règne d’Amenhotep II. Musée égyptien, Le Caire.
© Laboratoriorosso Srl


Le patrimoine archéologique égyptien a aujourd’hui le rôle de premier ambassadeur d’un pays qui souffre depuis la révolution de 2011. Les attentats se sont multipliés, répertoriés sur le site Internet du ministère des Affaires étrangères, avec des conséquences catastrophiques pour l’économie. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que le bureau du tourisme égyptien affichait un record en 2010 avec 14,7 millions de visiteurs, la ministre du Tourisme Rania Al-Mashat  la première femme nommée en janvier dernier à ce poste clé  espère dépasser cette année les huit millions de 2017, une estimation réaliste et encourageante selon elle, vu le contexte. Pour remonter la pente, plusieurs actions sont menées, parmi lesquelles la reprise de la politique des expositions à l’étranger, comme le rappelle Khaled El-Enany, le très énergique ministre des Antiquités égyptiennes, en place depuis 2016. «En mars dernier, nous avons inauguré trois grandes expositions : “Le monde fatimide”, au musée Agha Khan à Toronto au Canada, “Trésors engloutis”, au Musée d’art de Saint-Louis, aux États-Unis (présentée à l’IMA en 2015), “Toutankhamon. Trésors du pharaon d’or” , au California Science Center de Los Angeles, qui fera escale à Paris en 2019. Nous préparons également deux autres expositions pour la République tchèque et pour l’Allemagne en 2019, et des négociations sont en cours pour des projets dans le monde arabe.» «L’or des pharaons» du Grimaldi Forum s’inscrit dans cette dynamique, tout en bénéficiant d’une belle opportunité du calendrier : le musée égyptien de la place Tahrir est en plein réaménagement, alors que le premier volet du grand musée égyptien du Caire, face aux pyramides, sera inauguré à l’automne.

 

Collier large “ousekh” à contrepoids, Hawara, pyramide de Néferouptah, XIIe dynastie, règne d’Amenemhat III. Musée égyptien, Le Caire.  
Collier large “ousekh” à contrepoids, Hawara, pyramide de Néferouptah, XIIe dynastie, règne d’Amenemhat III. Musée égyptien, Le Caire.
 © Laboratoriorosso Srl



Trésors et découvertes 
Cent cinquante chefs-d’œuvre, choisis par la commissaire Christiane Ziegler, retracent ainsi l’art de l’orfèvrerie sur 2500 ans : les bracelets du roi Djer, l’ensemble de la reine Hetephérès retrouvé au pied de la pyramide de son fils Khéops, ou les trésors des sépultures royales de Tanis, comprenant le masque en or de Psousennès Ier ou le sarcophage à tête de faucon de Sheshonq II… On pourrait regretter l’absence de l’emblématique masque en or de Toutankhamon, mais la loi interdit la sortie du territoire de ce trésor national. Toutes ces pièces quittent exceptionnellement les salles du musée pour y retourner ensuite de façon définitive. L’exposition sera aussi l’occasion de livrer en avant-première certaines découvertes réalisées lors des restaurations récentes, comme la nature des incrustations du diadème de Sathathoriounet qui, en fait de lapis-lazuli, s’avère être du verre coloré, ou la technique mise en œuvre pour le sarcophage en argent et or de Psousennès Ier, étudié pour la première fois. Ces analyses ont été menées dans le petit atelier du musée et dans l’immense complexe inauguré en 2010 tout près des pyramides, «le plus grand centre de conservation et de restauration au monde, avec dix-sept laboratoires spécialisés», selon le directeur du grand musée égyptien Tarek Sayed Tawfik. «Trente-huit mille objets ont déjà été restaurés et sont prêts à intégrer leurs nouvelles vitrines dans le plus grand musée au monde dédié à une civilisation», poursuit-il. Le coût est colossal : 1,1 milliard de dollars, dont «plus de 750 millions de dollars viennent d’un prêt japonais de la JICA (Agence de coopération internationale japonaise), avec à la clé un programme de coopération égypto-japonais solide», note Khaled El-Enany. Au total, 24 000 m2 d’espaces d’expositions, une surface doublée par les réserves qui seront visitables. Si l’idée est de faire émerger de «nouvelles stars» en évitant de vider de sa substance le musée historique, le point d’orgue restera la présentation de la totalité du trésor de Toutankhamon (5 000 objets) déployé sur 7 000 m2, ce qui représente, à lui seul, quasiment la surface totale de l’ancien musée avec ses 10 000 m2. Le ministre est fier d’annoncer que le pourcentage d’avancement des travaux est passé de 17 à 77 % en vingt-quatre mois, mais le tout devrait être définitivement achevé seulement d’ici 2020.
Ouvertures de musées et découvertes en série
Si l’un des enjeux majeurs pour l’économie est de faire revenir les touristes, le ministre des Antiquités tient tout autant à agir pour les Égyptiens, «pour combattre le terrorisme avec ce qui nous est le plus cher, notre histoire. Une des premières décisions que j’ai prise quatre jours après ma nomination a été d’offrir la gratuité des sites et des monuments à tous les élèves ainsi qu’aux citoyens de plus de 60 ans. Les étudiants paient quant à eux l’équivalent de 25 centimes d’€ pour entrer dans les pyramides ou de 6 € pour un passe annuel permettant d’accéder à tous les sites». Ce système de passe, décliné pour les touristes et les Égyptiens à des tarifs différents, est une première dans l’histoire du ministère des Antiquités, tout comme la création en février dernier d’une société privée, l’équivalent de notre Réunion des musées nationaux (RMN), dont la mission est de gérer le volet commercial des activités du ministère, et ainsi déléguer la gestion de sites  ce sera le cas du plateau de Guizeh avec les pyramides. «J’ai signé le premier contrat de mécénat avec la Banque nationale d’Égypte pour huit millions de livres égyptiennes (380 000 €), un budget qui sera alloué aux restaurations et au financement des fouilles. Aujourd’hui, trente missions égyptiennes travaillent sur le terrain après un blocage presque complet depuis 2011, multipliant les grandes découvertes.» 2017 a été une année très faste avec une trentaine d’annonces : la tombe d’Userhat sur la rive ouest de Louxor avec de nombreuses momies et des oushebtis (serviteurs funéraires), huit tombes dans la nécropole de Tounah el Gebel (dans le gouvernorat de Minya), contenant quarante sarcophages de prêtres et plus de mille oushebtis, un gymnase de l’époque gréco-romaine dans le Fayoum, la tombe de Hetepet datant de la Ve dynastie près de la pyramide de Khéops, une tête de Ramsès II au temple de Kom Ombo… Le pays est quadrillé par plus de deux cent cinquante missions étrangères sur le terrain, parmi lesquelles la Chine, qui vient d’obtenir sa première concession.


 

Simulation 3D de la façade du grand musée égyptien, animé de triangles évoquant les pyramides, reprenant une formule mathématique : le triangle de Sie
Simulation 3D de la façade du grand musée égyptien, animé de triangles évoquant les pyramides, reprenant une formule mathématique : le triangle de Sierpinski (démultipliaction des triangles de façon proportionnelle).
 © Archimation pour Heneghan Peng architects



L’atout muséal 
L’accent a, en outre, été mis sur la création et la réouverture de musées : celui de Sohag vient d’être achevé, alors que les travaux avaient commencé en 1989, celui du Fayoum, fermé depuis 2006, a rouvert en 2016, tout comme celui de Minya qui avait été saccagé et brûlé par des terroristes en 2013. Le musée d’art islamique du Caire est de nouveau accessible depuis janvier 2017, le temple juif d’Alexandrie sera inauguré cet automne, ainsi que le palais du baron Empain et le très important musée national de la Civilisation égyptienne avec quatre salles. L’architecture assez massive rappelle que ce projet a été lancé dans les années 1980, avec pour ambition d’instaurer un dialogue entre toutes les cultures de l’Égypte (pharaonique, juive, copte, musulmane) dans un complexe associant théâtre, restaurants et magasins. Le président Abdel Fattah Al-Sissi soutient cet ambitieux programme, convaincu de l’importance d’enraciner l’identité nationale dans une histoire millénaire pour mieux lutter contre le terrorisme, comme le rapporte Khaled El-Enany. Dans l’immédiat, la présence policière est très forte : impossible de pénétrer sur un site archéologique ou dans un musée sans montrer patte blanche, ce qui permet au secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités Mustapha Waziri de marteler que «l’Égypte est un pays sûr». Elle semble en tout cas se donner les moyens de son ambition.

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