La montre du patron, un certain Ettore Bugatti

Le 01 avril 2021, par Caroline Legrand

Réalisée spécialement pour Ettore Bugatti par la maison Mido, cette montre entièrement en or rappelle la forme de la calandre des voitures qui offrirent au constructeur gloire et succès durant l’entre-deux-guerres.

© VINTAGE WATCH STORY - (VWS.FR) / CITÉ DE L’AUTOMOBILE - COLLECTION SCHLUMPF

Avec son cadran en forme de calandre en fer à cheval et son logo émaillé rouge aux initiales «EB», cette montre signée Mido affiche les couleurs de son illustre propriétaire : Ettore Bugatti (1881-1947). Le constructeur automobile la porta effectivement au poignet durant des années. Un fait et une provenance confirmés par le fils d’Ettore, Michel, mais surtout grâce au travail de recherche accompli par les experts MM. Guyon et Léger. Même si la maison d’horlogerie suisse ne possède pas d’archives précédant 1935 –soit avant le numéro d’inventaire 400 000 –, on connaît le nombre de séries produites par année. Ainsi, notre exemplaire, numéroté 261.492, acquis en vente par son actuel propriétaire il y a une quinzaine d’années, a pu être daté 1929. «Désormais, nous savons qu’Ettore Bugatti a commandé six séries de montres à Mido entre 1926 et 1932», affirme Alexandre Léger. Ce qui représente une petite centaine d’exemplaires destinés à ses pilotes, ses mécaniciens, mais aussi à sa famille, notamment ses fils. C’est à l’un d'entre eux, Michel, que fut transmise cette montre. Il la porta durant trente ans. S’il n’avait que deux ans à la mort d'Ettore, sa mère, la seconde épouse de celui-ci, la lui offrit quelques années plus tard. Afin d’honorer la mémoire de son père et celle de la famille, il fit changer le bracelet à l’origine en cuir pour un autre en or deux tons, jaune et blanc, et à mailles milanaises (Milan est la ville d’origine des Bugatti). Un bel hommage, mais aussi une prouesse technique réalisée par un artisan genevois. «Aucune marque de soudure n’est visible, le bracelet en or blanc et jaune paraît totalement intégré au boîtier, ce qui offre un confort et une souplesse rares», précise l’expert. Un détail peut aussi avoir son importance : le bracelet mesure 19 centimètres. Une longueur relativement importante pour l’époque, qui convenait mieux à la corpulence de Michel Bugatti et permettra à son futur propriétaire de la porter sans mal – ce qui n’est pas toujours le cas pour les montres anciennes.
Un visionnaire
Fils de l’ébéniste italien Carlo Bugatti, frère du sculpteur animalier Rembrandt Bugatti, Ettore a baigné dans un milieu artistique. Il a d'ailleurs étudié la sculpture aux beaux-arts de Milan avant de se lancer dans son autre passion, la mécanique. Mais celle-ci n’était-elle pas tout un art à l’orée du XXe siècle, une aventure moderne, à laquelle tout homme visionnaire aurait eu envie de se confronter ? La fibre créatrice de Bugatti lui fut utile tout au long de sa carrière, notamment dans la conception de ses voitures de course, dont il dessinait lui-même la carrosserie et qui demeurent aujourd’hui dans la mémoire collective comme l’incarnation des premiers bolides de compétition, aux lignes élégantes et épurées. Cet homme de goût, au caractère à la fois autoritaire et sensible, ne pouvait avoir la même montre que tout le monde. Lorsqu’il s’adresse, en 1926, à Georges Schaeren, le fondateur de la marque Mido, il commande ainsi les tout nouveaux modèles à calandre dont ce dernier vient à peine de déposer le brevet.

 

© VINTAGE WATCH STORY - (VWS.FR) / CITÉ DE L’AUTOMOBILE - COLLECTION SCHLUMPF
© VINTAGE WATCH STORY - (VWS.FR) / CITÉ DE L’AUTOMOBILE - COLLECTION SCHLUMPF

L’automobile, un nouveau marché
L’horloger a su percevoir le potentiel commercial de l’essor exceptionnel de l’automobile. En ce début de XXe siècle, on sort du monde de l’hippomobile pour se tourner vers des voitures motorisées aux impressionnantes carrosseries métalliques. Celles-ci arborent alors ces fameuses calandres qui, dans les années 1920, adoptent la forme d’une arche. Si leur fonction est bien d’offrir une aération aux moteurs, les calandres deviennent également des éléments esthétiques incontournables de la voiture, le réceptacle du logo du fabricant et sa signature visuelle. Ettore Bugatti l’a compris tout comme Georges Schaeren, et il opte pour une forme en fer à cheval dont on retrouve une représentation fidèle dans les montres de Mido. Le «patron» aura bien sûr quelques demandes personnelles : ajouter le logo de sa marque émaillé rouge, surmonté d’un bouchon de radiateur dont la couronne de remontage prend l'allure, mais aussi un cadran argenté entièrement quadrillé telles les calandres des Bugatti. Face au succès, de nombreuses marques automobiles se pressèrent pour obtenir leurs propres montres : Ford, Fiat, Buick, Excelsior et Hispano-Suiza furent les prochains clients de Mido.
Des ventes d’exception
Objet à la fois esthétique et technologique, la montre présente certaines analogies avec la voiture. Ainsi, les commandes passées auprès de la maison Mido par Ettore Bugatti célèbrent les victoires de sa célèbre Type 35 Grand Prix, construite entre 1924 et 1931 dans son usine de Molsheim, en Alsace. Elle fait partie des «pur-sang» qui rapportèrent à Bugatti un palmarès inégalé. Un autre modèle de voiture, fabriqué à la même époque que sa montre personnelle, vers 1929, lui valut une renommée mondiale : la Type 41 dite «Royale». Un véhicule d’exception de plus de 6 mètres de longueur, avec un moteur développant 300 chevaux. Seuls sept exemplaires furent produits dont un coupé Napoléon, «la voiture du patron», aujourd’hui conservé à la cité de l’Automobile de Mulhouse (collection Schlumpf). Celui-ci est considéré comme une «Joconde sur roue». Grâce au directeur du musée, M. Aurélien Weisrock, les experts de la vente ont pu l’approcher et prendre des photos de la «montre du patron dans la voiture du patron» ! Une belle image pour une vacation d’exception qui illustre également l’essor des ventes des montres de collection ayant appartenu à des personnalités. On se souvient par exemple de la Rolex Cosmograph Daytona de Paul Newman, adjugée à 15,3 M€ en 2017, à New York, chez Philips, ou de la Tag Heuer Monaco de Steve McQueen, vendue plus de 1,8 M€ en décembre dernier, à New York également. Symboles d’élévation sociale et de réussite pour un homme, les montres sont tout comme les voitures un prolongement de l’identité de leur propriétaire. Mais, rappelle Me Machoïr, «si les possesseurs de Bugatti sont nombreux, porter la montre du “patron” sera un privilège unique au monde.»

à savoir
Samedi 17 avril, château de Lasserre, Montastruc-la-Conseillère (31).
France Expertises Enchères Stanislas Machoïr OVV.
VWS - Département Expertise MM. Guyon et Léger.
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