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Paul Dupré-Lafon, décorateur confidentiel mais recherché

Publié le , par Andrew Ayers
Vente le 24 mai 2024 - 14:00 (CEST) - Salle 1-7 - Hôtel Drouot - 75009
Cet article vous est offert par la rédaction de la Gazette

Inédit sur le marché depuis 1987, et resté à l'abri des regards dans une collection neuilléenne, un rare ensemble de meubles du décorateur-ensemblier s’apprête à affronter les enchères.

Paul Dupré-Lafon (1900-1971), bureau quart-de-cercle en bois relaqué noir, cuir fauve,...  Paul Dupré-Lafon, décorateur confidentiel mais recherché
Paul Dupré-Lafon (1900-1971), bureau quart-de-cercle en bois relaqué noir, cuir fauve, placage d’acajou et métal renickelé, ouvrant par trois tiroirs, des niches côté visiteur, un tiroir en ceinture et deux trappes à volets coulissants, l’une avec porte-crayon amovible, vers 1930, 79 137 73 cm.
Estimation : 50 000/80 000 

Si un mot peut le définir, c’est peut-être celui de « discrétion ». Mais une discrétion toute relative, qui ne rime nullement avec modestie. Car même si l’ensemblier-décorateur Paul Dupré-Lafon – né avec son siècle, en 1900, et mort en 1971 – fut et demeure confidentiel, ses réalisations sont d’une main si sûre que même le plus petit de ses objets est empreint d’une monumentalité et d’une ampleur immédiatement reconnaissables. Fils d’Edmond Dupré, descendant d’une lignée d’industriels et de négociants, et de son épouse Valentine Lafon, le petit Paul grandit à Marseille, où il est scolarisé auprès des jésuites, avant d’étudier à l’école des beaux-arts de la même ville au lendemain de la Grande Guerre. En 1923, il monte à Paris, se mettant très vite en activité grâce en partie à son camarade des ateliers de l’école, le peintre Georges Willameur, qui lui présente ses premiers clients. Dorénavant, Paul Dupré-Lafon travaillera pour un cercle très restreint de commanditaires aussi riches que réservés, dont il sera en quelque sorte le miroir. D’un luxe tout en sourdine, ses meubles et ses intérieurs sont dépouillés de la moindre fioriture pour laisser transparaître la qualité de leur facture et de leurs matériaux. Quant à l’homme, il ne tiendra ni boutique ni galerie, n’exposera à aucun salon, ne commercialisera aucune de ses créations (hormis quelques objets dessinés pour le compte de la maison Hermès), et ne s’exprimera jamais publiquement sur son art ou sur sa philosophie. Au cours d’une carrière de quarante-cinq ans, interrompue seulement par la Seconde Guerre mondiale, il réalisera une quarantaine d’intérieurs, dont beaucoup sont des œuvres totales pour lesquelles il s’occupe de tout, des volumes architecturaux jusqu’aux boutons de porte.
 

Paul Dupré-Lafon paire de chaises tripodes de type Visiteur en bois relaqué noir, métal renickelé, les assises tapissées à neuf de cuir fa
Paul Dupré-Lafon paire de chaises tripodes de type Visiteur en bois relaqué noir, métal renickelé, les assises tapissées à neuf de cuir fauve, vers 1930, 70 44 42 cm.
Estimation : 20 000/30 000 
Paul Dupré-Lafon, table à jeux en bois relaqué noir, laiton, cuir bordeaux et feutrine, plateau réversible et tirettes porte-verre à chaqu
Paul Dupré-Lafon, table à jeux en bois relaqué noir, laiton, cuir bordeaux et feutrine, plateau réversible et tirettes porte-verre à chaque angle, vers 1930, 73,5 92 92 cm.
Estimation : 10 000/15 000 

Résurrection

La discrétion qui caractérisa sa vie vaut tout autant pour sa postérité, et sa présence aux enchères comme dans les galeries demeure à la fois restreinte et sporadique. C’est donc un véritable événement lorsqu’une collection d’une douzaine de pièces portant sa signature passe sous le marteau, comme ce sera le cas à l’Hôtel Drouot le 24 mai prochain. Proposé dans le cadre d’une vente dédiée aux arts décoratifs et sculptures du XXe siècle, l’ensemble comprend neuf numéros datant quasiment tous – selon l’expert de la vente Emmanuel Eyraud – de la première moitié des années 1930. Cédés à la suite du décès de leur dernier acquéreur, monsieur C., un collectionneur domicilié à Neuilly-sur-Seine, ces créations n’ont pas été vues en public depuis 1987, lorsqu’elles faisaient partie de la première – et à ce jour dernière – exposition consacrée à Dupré-Lafon, organisée par Thierry Couvrat Desvergnes dans sa galerie de la rue Guénégaud. « Cette exposition était un peu la résurrection de Dupré-Lafon, même si à l’époque il était déjà connu des initiés », commente Emmanuel Eyraud. « Thierry Couvrat Desvergnes et sa femme ont passé deux années à la préparer, se mettant complètement à blanc financièrement. C’était un grand pari quand même, car Paul Dupré-Lafon était inconnu du public. » Comme le raconte Couvrat Desvergnes lui-même dans la monographie qu’il a consacré à l’ensemblier-décorateur en 1990 (Paul Dupré-Lafon, décorateur des millionnaires, Richer/éditions de l’Amateur, elle aussi la seule en son genre), « L’exposition fut un succès. Quatre-vingts pièces uniques étaient pour la première fois présentées au public […] Cette réussite me confirma dans la conviction que l’œuvre décorative et mobilière de Paul Dupré-Lafon, par sa profondeur et sa cohérence, était l’une des plus importantes de ce siècle. » « Cohérent » est justement le mot qu’emploie Emmanuel Eyraud pour décrire la sélection acquise par monsieur C. en 1987. « Il avait sans doute le même profil que les clients de Paul Dupré-Lafon, estime l’expert, c’est-à-dire un homme d’affaires aux moyens très amples qui ne tergiversait absolument pas. Il y a fort à parier qu’il n’avait pas entendu parler de Dupré-Lafon avant de franchir le seuil de la galerie, mais, comme Thierry Couvrat Desvergnes me l’a raconté, il a acheté toutes ces pièces sur-le-champ sans la moindre hésitation. »
 

Paul Dupré-Lafon, paire de fauteuils Gondole  entièrement tapissés à neuf de cuir fauve, vers 1930, 61 x 72 x 80 cm. Estimation : 50 000/8
Paul Dupré-Lafon, paire de fauteuils Gondole entièrement tapissés à neuf de cuir fauve, vers 1930, 61 72 80 cm.
Estimation : 50 000/80 000 


Simplicité et raffinement

Dédaignant les meubles en pin et parchemin qui forment une partie de l’univers de Dupré-Lafon, le collectionneur choisit des pièces en laque, cuir, et métal d’une allure très «jazz», toutes méticuleusement restaurées – au goût de certains, un brin trop – par Thierry Couvrat Desvergnes et aujourd’hui authentifiées par l’ayant droit du décorateur, Laure Tinel Dupré-Lafon. Un bureau en quart de cercle laqué noir affiche une simplicité – en réalité trompeuse – et un raffinement (gainages en cuir, poignées nickelées, trappes et porte-crayons) qui en font l’une des pièces maîtresses ; tout comme le canapé, lui aussi en laque noire, qui serait issu du bureau personnel du créateur. Alors que dans la monographie, il est photographié recouvert d’un tissu bordeaux (« un drap d’Hélène Henry », selon Thierry Couvrat Desvergnes), le meuble tel que présenté en vente a été retapissé pour l’accorder avec un décor conçu par l’architecte Claude Parent. Une chaise de bureau très angulaire à quatre pieds est assortie à deux chaises trépied de visiteur, les trois exhibant un important joint métallique aux boulons visibles, manière pour le créateur d’ériger la construction en esthétique. En comparaison, les deux tables de jeux se révèlent beaucoup plus classiques. Une belle paire de fauteuils de type bergère-gondole tout en cuir – dont des exemplaires identiques sont visibles dans des photographies d’époque publiées dans le livre de référence – est éclipsée uniquement par un exceptionnel fauteuil gondole bas qui proviendrait de l’hôtel particulier de René-Louis Dreyfus. Premier chef-d’œuvre du décorateur, réalisé entre 1929 et 1932, ce vaste ensemble, qui donnait d’un côté sur le parc Monceau et de l’autre sur l’avenue Rembrandt, comprenait une somptueuse suite de salons, de salles de jeux et de chambres.

 



L’autre pièce maîtresse proposée dans la vente est un fauteuil club en bois laqué noir et cuir fauve, complété par son bout-de-pied et distingué par son dossier ajustable qui fonctionne à la manière de la célèbre Sitzmaschine (« machine à s’asseoir ») de Josef Hoffmann. Concernant les estimations, elles vont de 10 000 à 15 000 € pour chacune des tables de jeux et de 50 000 à 80 000 € pour les pièces les plus importantes telles que le fauteuil inclinable, le fauteuil gondole bas, le canapé ou le bureau. « Ce sont des estimations plutôt avenantes qui viennent labelliser la virginité de marché de ces pièces, qui n’ont pas été présentées en vente publique depuis leur acquisition par Thierry Couvrat Desvergnes au milieu des années 1980, explique Emmanuel Eyraud. Après, c’est le marché qui fera les prix ! » Déjà, à l’époque, le bureau en quart de cercle accompagné de sa chaise figurait parmi les plus beaux scores de l’année 1986 publiés dans l’ouvrage Drouot, l’art et les enchères en France. 1986-1987, adjugé à 273 800 F (82 500 € en valeur réactualisée) lors de la vente Art nouveau – Art déco du 22 octobre sous le marteau de Me Boisgirard. Plus récemment, en novembre 2023, une belle paire de petits guéridons en chêne, cuir et parchemin signée Dupré-Lafon, estimée 25 000/35 000 € par Christie’s, est partie à Paris pour 81 900 €. Fin mai, le splendide ensemble du décorateur des millionnaires atteindra-t-il un score à sept chiffres à Drouot ? Rendez-vous en salles 1-7 pour en avoir le cœur net.

Paul Dupré-Lafon, fauteuil de salon à dossier réglable, avec son bout de pied, bois relaqué noir, métal renickelé et cuir fauve, vers 1930
Paul Dupré-Lafon, fauteuil de salon à dossier réglable, avec son bout de pied, bois relaqué noir, métal renickelé et cuir fauve, vers 1930, fauteuil : 66 73 112 cm (environ), bout de pied : 37 54 x 54 cm.
Estimation : 50/000/80/000 
vendredi 24 mai 2024 - 14:00 (CEST) - Live
Salle 1-7 - Hôtel Drouot - 75009 Paris
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