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La mémoire, l’histoire, les présidents et les ministres

Publié le , par Vincent Noce

Vous savez, tout ce que vous avez fait, je vais le démanteler» : lors de la passation de pouvoirs rue de Valois, en 2012, Aurélie Filippetti se serait penchée vers Frédéric Mitterrand pour lui chuchoter cet avertissement. Le sortant aurait répliqué du tac au tac : «Oh, Madame, vous n’aurez pas beaucoup de travail, j’ai...

  La mémoire, l’histoire, les présidents et les ministres
 
© Wikipédia

Vous savez, tout ce que vous avez fait, je vais le démanteler» : lors de la passation de pouvoirs rue de Valois, en 2012, Aurélie Filippetti se serait penchée vers Frédéric Mitterrand pour lui chuchoter cet avertissement. Le sortant aurait répliqué du tac au tac : «Oh, Madame, vous n’aurez pas beaucoup de travail, j’ai fait si peu !» On ne sait à quel point l’anecdote peut être apocryphe, mais elle tient une belle validité. Outre que l’élue lorraine a effectivement dépensé une certaine énergie à mettre ce pronostic à l’œuvre, elle résume à merveille la personnalité de chacun. On pourrait avoir cet aparté en mémoire, au moment où Emmanuel Macron livre cet aveu révélateur en rencontrant la veuve de Maurice Audin, torturé à mort par l’armée française : «Quand je l’ai découverte en arrivant, cette histoire, elle m’a émue»… Nous avons en effet un président né seize ans après l’indépendance de l’Algérie, et deux décennies après la disparition de celui dont il semblerait avoir appris le nom. Son rapport à l’histoire diffère de celui de ses prédécesseurs. Lui n’est pas embarrassé par un héritage politique, lourd des responsabilités assumées par un François Mitterrand ou un Charles de Gaulle. Nicolas Sarkozy, lui, n’a jamais voulu prêter attention à ce cas, et François Hollande, tel qu’en lui-même, s’est arrêté à mi-chemin. Cette histoire qui n’est pas la sienne, Emmanuel Macron peut la faire nôtre. «La conspiration de l’oubli, c’est assez français, je trouve», lance-t-il à son entourage, qui, significativement, marque son incompréhension.

Le rapport à l’histoire d’Emmanuel Macron diffère de celui de ses prédécesseurs.

Il se sent libre de constater l’évidence : «Je ne sais pas où nous emmène ce chemin ; mais je sais que si l’on ne l’emprunte pas, par peur, par réticence ou autre, on restera bloqués dans les incompréhensions actuelles, les ressentiments, les secrets.» Là encore, il semble découvrir : «Je disais, même pour les nouvelles générations, c’est fou de voir la place que prennent la guerre d’Algérie et les mémoires». Dans la foulée, il promet «l’ouverture de toutes ces archives» qui devrait permettre «le travail libéré des historiennes et des historiens» pour écrire «une nouvelle page pour nos mémoires et nos espoirs». «On ne peut tout changer», confie-t-il… mais quand même un peu, pour revenir au bon mot de Frédéric Mitterrand. Le premier des projets que Filippetti s’est empressée de démonter était la Maison de l’histoire de France. Elle avait alors forcé la main à François Hollande en annonçant cette interruption, parmi d’autres, sans l’avoir consulté. Il n’empêche : égal à lui-même, celui-ci avait laissé faire une militante dont il avait déjà apprécié le caractère erratique durant la campagne. Ce faisant, il a rompu la tradition consistant à poursuivre les grands projets culturels initiés par son prédécesseur. À l’inélégance s’ajoutait le manque de réflexion. Quand bien même il aurait pu être infléchi, ce projet était alors affranchi de la démagogie de Nicolas Sarkozy sur l’«identité nationale». Il présentait en outre l’intérêt de trouver une destination au Carré des archives, d’engager sa restauration et de l’ouvrir au public. Au moment où tant de questions douloureuses du passé font leur retour, de la spoliation artistique au pillage de l’Afrique, sans compter les autres portes que pourrait ouvrir dans les années à venir un président décomplexé, on mesure combien un tel forum aurait été utile pour éclairer ces débats qui traversent notre société.

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