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La marque d’un prophète

Publié le , par Christophe Averty

«Le Talisman de Sérusier, une prophétiede la couleur», musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris VIIe, tél. : 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr - Jusqu’au 2 juin 2019.

Paul Sérusier (1864-1927), Tétraèdres, 1910, huile sur toile, 92 x 56 cm,  musée... La marque d’un prophète
Paul Sérusier (1864-1927), Tétraèdres, 1910, huile sur toile, 92 56 cm,  musée d’Orsay.
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt 

Exposer une œuvre considérée comme une icône comporte quelques risques. Celui notamment de réduire l’art à une image sacralisée ou de laisser sur sa faim un visiteur auquel on ne révèlerait rien de vraiment nouveau. Évitant ces deux écueils, le musée d’Orsay offre, au travers d’une soixantaine de toiles de Paul Sérusier (1864-1927) et de ses contemporains, une efficace mise en perspective de son Talisman. Présenté recto verso, le célèbre paysage arbore comme des trophées les traces de ses voyages, estampillées sur son revers aux côtés de deux silhouettes dessinées. Récemment étudié par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), son support que l’on a longtemps pris pour un couvercle de boîte à cigares provient d’un bois de peuplier et s’avère moins improvisé qu’on ne l’a cru. En bas, à l’encre, le peintre a mentionné : «Fait en 1888 sous la direction de Gauguin (…)», érigeant en leçon l’échange entre les deux artistes. Là s’ouvre le propos d’une exposition qui tend à débusquer des vérités parfois occultées par la glorieuse fortune du tableau. S’il y eut transmission, il faut d’abord y voir une expérience, entre peintres, sur le motif, sans réelle subordination d’élève à maître. Le passeur suscite alors l’émulation de tout un groupe de jeunes artistes décidés à créer un art nouveau, beau et décoratif, hors des conventions. Chacun fera son miel du legs de Gauguin, mais ne s’y conformera qu’un temps. Une trentaine de toiles provenant de collections particulières ou du musée de Pont-Aven soulignent la diversité de touches et d’aspirations des nabis, tel ce Christ vert de Maurice Denis ou ce Petit paysage nabi de Ker-Xavier Roussel. De même peut-on mesurer au fil des œuvres un certain décalage entre l’image profondément inspirée voire austère que l’histoire a retenue des membres du cercle et la jovialité bon enfant dont témoignent les portraits qu’ils croquent les uns des autres. À la manière d’une confrérie ou d’une société secrète, ils endossent leurs costumes, se plient à leurs rituels. La vision personnelle qu’en livrent tour à tour Paul Sérusier, Georges Lacombe ou Paul Ranson cultive gravité et fantaisie. Les «classiques» se laissent chahuter par les paysages plus rares de Sérusier (Route dorée, Les Blés verts du Pouldu) et les trouvailles cloisonnistes de Charles Filiger (Amas de rochers, Paysage rocheux). Progressivement, en lien avec la quête spirituelle unissant le groupe, se dégagent chez Sérusier des principes sur la couleur fondés sur son expérience plastique. Réfutant les théories de Chevreul adoptées par ses aînés, le peintre crée ses propres «cercles chromatiques», développe une savante «prophétie» en la matière, pousse ses recherches sur la relativité des tons et des contrastes, étudie leurs degrés d’intensité… En 1910, entre ésotérisme et mystique, l’artiste interroge l’origine de la vie dans des toiles abandonnant désormais la figuration. Wassily Kandinsky n’y sera pas insensible, emportant à l’école du Bauhaus matière à enseignement. Ainsi exploré, Le Talisman de Sérusier fait figure de postulat. Derrière l’icône réside la force d’une modernité transmise, poussée jusqu’à l’abstraction, tremplin de recherche, d’invention… ainsi que les mystères d’une œuvre-clé qui restent encore à découvrir.

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