L’école de Pont-Aven, un souffle d’air frais sur la peinture

Le 10 novembre 2016, par Claire Papon

La Bretagne a séduit Gauguin et ses amis à la fin du XIXe siècle, qui posèrent leurs valises, mais surtout leurs pinceaux à Pont-Aven. Du motif au marteau, focus sur quelques œuvres issues d’une collection.

Paul Sérusier (1864-1927), Les Fiancés, 1920, huile sur toile, 118 x 73 cm (détail).
Estimation : 75 000/80 000 €

Les tableaux de l’école de Pont-Aven ne sont pas une rareté en ventes publiques. Plus encore qu’à Paris, ils apparaissent régulièrement sous le marteau de leur région d’origine, la Bretagne. Mais cette fois, c’est dans la capitale, à Drouot, que seront bientôt proposés une vingtaine d’huiles sur toile ou sur carton, de pastels et d’aquarelles. L’ensemble a été réuni au long de quelques décennies par deux générations de descendants de Marie-Jeanne Gloanec, propriétaire, dès le milieu des années 1860, de l’une des trois auberges au centre du village. «La pension Gloanec est l’asile préféré de toute la jeunesse nouvellement éclose au soleil de la peinture. Le bon marché excessif de la maison tente les bourses jeunes, et les talents qui sont encore en espérance d’acheteurs. La pension Gloanec a aussi sa salle à manger couverte de peintures variées. Ce ne sont pas les plus mauvaises. Il y a là des noms qui se feront place. On y est toujours plus jeune et plus gai qu’ailleurs», écrit l’illustrateur Bertall dans son ouvrage Les Plages de France, en 1886. C’est peu de dire que le village de Cornouaille est en train de se faire un nom dans la peinture…
 

Henry Moret (1856-1913), Chaumière aux environs de Doëlan, vers 1910-1911, huile sur toile, 60 x 74 cm. Estimation : autour de 40 000 €
Henry Moret (1856-1913), Chaumière aux environs de Doëlan, vers 1910-1911, huile sur toile, 60 x 74 cm.
Estimation : autour de 40 000 €

Marie-Jeanne Gloanec fait crédit aux artistes
Contrairement à d’autres bourgs, Pont-Aven est hospitalier. Pour indiquer que la pension Gloanec reçoit des artistes, on accroche au-dessus de la porte d’entrée une peinture protégée par un auvent et une inscription «Tribu Gloanec à Porte-Manech», mention qui sera par la suite effacée. Les peintres américains sont les premiers à venir s’y installer, durant l’été 1864. Une décennie plus tard, la renommée s’étend aux ateliers parisiens. On délaisse Barbizon. Dans les années 1880, Pont-Aven signifie assurément peinture. Nature aussi, nichée  avec ses maisons aux toits d’ardoise bleutée et ses moulins  au fond d’une vallée verdoyante encombrée de roches, sur lesquelles se brisent les eaux d’une rivière aux reflets argentés. Vers 1875, quarante à cinquante artistes y prennent leurs quartiers d’été, dix ans plus tard, leur nombre a doublé. Un marchand de couleurs a ouvert boutique dès 1876, certains commerçants affichent leurs informations en langue anglaise… Paul Gauguin, fuyant les difficultés matérielles, y trouve refuge en juillet 1886. Marie-Jeanne Gloanec fait crédit. Il découvre de nouveaux motifs, une autre façon de peindre, imagine ses grands aplats de couleur séparés de cernes, se lie aussi avec d’autres artistes : Charles Laval, Émile Jourdan ou Ernest Ponthier de Chamaillard, un passionné de peinture destiné à devenir avocat. Chez Gloanec, Gauguin et ses camarades, surnommés les «impressionnistes», prennent leur repas dans une petite salle séparée, qu’ils ne tardent pas à décorer à leur façon.

 

De l’Irlande à la Bretagne
 
Roderic O’Conor (1860-1940), Nature morte aux pommes, vers 1893, huile sur carton, 35 x 60 cm. Estimation : 30 000/40 000 €
Roderic O’Conor (1860-1940), Nature morte aux pommes, vers 1893, huile sur carton, 35 x 60 cm.
Estimation : 30 000/40 000 €


Les amateurs tomberont-ils dans les pommes devant cette toile ? Son pedigree mérite le détour : l’ancienne collection de Marie-Jeanne Gloanec à Pont-Aven. Issu d’une famille aisée de propriétaires terriens dans le comté de Roscommon, en Irlande, Roderic O’Conor (1860-1940) a étudié à la Royal Hibernia Academy of Art de Dublin et à l’école des beaux-arts d’Anvers, avant de poursuivre sa formation à Paris auprès de Carolus-Duran. Après un premier séjour à Pont-Aven en 1887, il se fixe à Grez-sur-Loing en lisière de la forêt de Fontainebleau, en compagnie d’artistes suédois, anglais et américains. À Paris, il expose au Salon des indépendants, découvre la peinture de Gauguin et de Van Gogh. En 1890, de retour à Pont-Aven à la recherche de nouveaux motifs et de contacts, il se lie avec Armand Seguin et le Suisse Cuno Amiet. O’Conor reviendra tous les étés et même pour de plus longs séjours à la pension Gloanec, à l’hôtel Julia et au manoir de Lezaven, après le départ de Paul Gauguin pour Tahiti, en 1895. Ce dernier souhaitait qu’il l’accompagnât en Océanie. L’Irlandais préférera la Bretagne et notamment Rochefort-en-Terre, village pittoresque entre Redon et Vannes, où il vivra jusqu’en 1904. Ses premières toiles peintes à Pont-Aven montrent une évolution considérable de son style. Utilisant une technique proche de celle de Van Gogh, faite de rayures souvent obliques, de hachures juxtaposant des couleurs très vives, il élimine la perspective traditionnelle. Une écriture très particulière, presque expressionniste, loin des aplats colorés de ses amis bretons. La preuve par l’image.


Des petites touches
Émile Bernard, Jens Ferdinand Willumsen, Jan Verkade, Meyer de Haan, Charles Filiger, Paul Sérusier, Roderic O’Conor et Henry Moret font eux aussi le voyage jusqu’au village, et subiront plus ou moins son influence. Étonnante colonie artistique que celle qui anime ce bourg de 1 500 habitants, entre Quimper et Quimperlé. Établi à Lorient, le Normand Henry Moret parcourt la lande avec son matériel. Des dessins et deux de ses toiles, dont une Côte bretonne par gros temps, 1900, exposée au musée de Pont-Aven en 1969 (30 000/40 000 €), prennent le chemin des enchères. Comme son ami Gustave Loiseau  dont une toile de 1904 La Pointe du décollé à Saint-Lunaire est espérée à 50 000/60 000 € , il transpose la lumière par petites touches entrecroisées, divise les tons à la manière d’un Camille Pissarro. Infatigable, le Nantais Maxime Maufra vient lui aussi grossir les rangs des paysagistes, peignant d’innombrables œuvres, de Belle-Ile à Loguivy, de la presqu’île de Crozon à la région de Pont-Aven, jusqu’à ce qu’il élise un port d’attache près de Quiberon. Comme Henry Moret et Gustave Loiseau, il fait partie de «l’écurie Durand-Ruel» et subit les sollicitations du marchand à travailler en permanence sur le motif, à faire de petites toiles « agréables », des marines dont les couleurs ne choquent pas les yeux. «Tâchez que ces tableaux soient aussi poussés que possible, avec la nature sous les yeux car, vous le savez, il est difficile dans l’atelier de retrouver tous les tons si variés et si fins que nous observons dans les paysages», lui recommande Durand-Ruel. Le Soir, Douarnenez, 1906 (10 000/12 000 €) prouve qu’il a retenu la leçon. Paul Sérusier s’installe lui aussi à la pension Gloanec, en octobre 1888. «Je suis des vôtres», dira-t-il à Gauguin. Il retournera chaque été à Pont-Aven, puis goûtera au calme de Huelgoat, distant de soixante kilomètres, avant de découvrir en mai 1894 Châteauneuf-du-Faou, au penchant d’une colline qui domine l’Aulne. En 1903, il y fait construire une maison, où viendront lui rendre visite de jeunes artistes ; en 1919, il décorera la chapelle des fonts baptismaux. Trois œuvres de cet artiste, véritable trait d’union entre Pont-Aven et les nabis, quittent cette collection, dont une Bergère aux grands arbres (50 000 €), une vue de Châteauneuf (40 000/50 000 €). Un événement ? Réponse dans quelques jours…

À lire
Gauguin et l’école de Pont-Aven par André Cariou,
éditions Hazan, 2015, 300 pp.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne