La Fifty Fathoms

Le 22 mars 2018, par Framboise Roucaute

Créée au début des années 1950, cette montre de Blancpain a fait le bonheur des marins et des plongeurs, avant de devenir un must de l’horlogerie.

La version Tornek Rayville de l’US Navy.
© Blancpain

Cinquante brasses… Étrange unité de mesure qui désigne la première montre de plongée moderne dans l’histoire de l’horlogerie. Une montre simple, utilitaire et sans chichis. Une montre des grands fonds qui fait le job. Bref, la Fifty Fathoms de Blancpain est d’abord opérationnelle, répondant à un ordre de mission purement militaire lors de sa création, en 1953. Best-seller de Blancpain, elle fait aujourd’hui l’objet dans sa version d’origine d’une véritable traque sur les forums, considérée par les puristes comme une prise de guerre, tant elle est rare sur le marché. À l’Hôtel Drouot, la dernière en date s’est vendue 6 500 €, le 19 juillet 2017 (Gros & Delettrez OVV), soit plus de trois fois le prix de son estimation. Ses inconditionnels la préfèrent de loin à sa cadette, la très médiatique Submariner de Rolex. Plus discrète et pour cause, puisque la Fifty Fathoms est née dans l’ombre des services secrets français. Un enjeu vital pour la première unité de nageurs de combat du commando Hubert et le Sdece (prononcer «zdek»), créé par Robert Maloubier, star en chef du renseignement. C’est de cette montre que vont dépendre, entre autres, les opérations de déminage de ce groupe d’élite : soixante-dix hommes, formés à Arzew près d’Oran, dont le matériel est loin d’être ad hoc. Pas de boussole, pas de profondimètre ni de montre, dont les modèles d’époque ne sont pas du tout calibrés pour la plongée. Tout est à faire !
 

La première Fifty Fathoms, créée en 1953.
La première Fifty Fathoms, créée en 1953. © Blancpain


Pression maximale pour l’horloger Blancpain
Robert Maloubier et l’enseigne de vaisseau Claude Riffaud en prennent le leadership, avec une feuille de route ultraprécise, dont une petite entreprise horlogère accepte les conditions. Le défi est de taille pour Blancpain, maison située dans le village suisse
de Villeret, plus habituée aux miniatures à complications helvètes qu’aux montres tout-terrain. Reste que l’horloger est le seul à s’intéresser au projet : un modèle avec un cadran noir, de grands chiffres et des indications claires, sous la forme de triangles,
cercles et carrés, une lunette extérieure sécurisée. Voilà pour le brief. L’histoire des grandes icones horlogères est souvent faite de collision entre hasard et nécessité. Ici, c’est la rencontre d’un fou de plongée, Jean-Jacques Fiechter, patron de Blancpain, avec le projet d’une vie. Ce qu’il vise, c’est la performance, le zéro faute. Un an plus tard, la Fifty Fathoms fait sensation à la Foire de Bâle. Non seulement la montre remplit le cahier des charges, mais elle va bien au-delà. Elle devance les potentiels bugs, comme cette fameuse lunette tournante sécurisée : exigence de tacticien des mers, qui anticipe la possibilité infime, mais réelle, qu’un plongeur fasse tourner involontairement la lunette et reste immergé au-delà de la réserve d’oxygène restante. Un fait de gloire auquel s’ajoutent des tas de trouvailles techniques, qui vont révolutionner le monde de l’horlogerie : boîtier en acier inoxydable, lunette graduée en bakélite, fond vissé sur doubles joints toriques, mouvement automatique pour réduire la manipulation du remontoir et protection antimagnétique. Adoubée par le corps amphibie de la Marine, elle fait même l’objet d’une lettre du chef du commando Hubert : «Au cours de l’une de nos plongées, la montre a été perdue par cinquante-trois mètres de profondeur. Nous l’avons retrouvée vingt-quatre heures plus tard, en parfait état et toujours en état de marche.»

 

Les membres d’équipage de la Calypso lors du tournage du Monde du silence, en 1955.
Les membres d’équipage de la Calypso lors du tournage du Monde du silence, en 1955. DR


Quand le commandant Cousteau prend la barre
Côté look, la Fifty Fathoms a tout bon. Virile, sportive, large avec ses 42 mm de diamètre, elle en impose au poignet. Identifiable au premier coup d’œil, avec ses aiguilles et index luminescents, et son bracelet de toile robuste à trois passants répondant au nom de code «NATO», pour North Atlantic Treaty Organisation (OTAN). Elle ne fait pas dans la dentelle : pas de superflu, juste l’essentiel, comme ce petit cercle à 6 heures, ingénieux indicateur d’humidité qui change de couleur à la moindre pénétration de l’eau. Et enfin, il y a son nom, plus littéraire qu’il n’y paraît, emprunt chic à Shakespeare et au chant d’Ariel dans La Tempête : «Full fathom five thy father lies, of his bones are coral made». Fifty Fathoms pour cinquante brasses, soit 90 mètres de profondeur, seuil de toute plongée à air comprimé à l’époque. En réalité, elle est étanche à 150 mètres ! À ses débuts, son affectation est classée secret défense, distribuée uniquement par le fournisseur officiel de la Marine : elle possède d’ailleurs un matricule qui atteste de sa réception auprès de l’US Navy, l’armée pakistanaise, allemande, espagnole ou israélienne. Son entrée dans le civil vient plus tard, iconisée par le commandant Cousteau, dont le monde entier découvre le film, Palme d’or à Cannes en 1956 puis Oscar à Hollywood un an après. Un documentaire coréalisé avec Louis Malle, 21 ans, recruté pour son crawl ! Pas un gros plan sur l’équipe de Cousteau sans que la montre n’indique le temps passé et le temps qui reste. Véritable onde de choc, Le Monde du silence va hisser la plongée au premier rang des activités nautiques, et embarquer la Fifty Fathoms dans son sillage commercial. Vendue dans les magasins d’équipement sous-marin à la capitainerie des ports, elle se parisianise subitement dans les années 1960 avec l’arrivée de LIP, manufacture française, qui propose à Blancpain de s’appuyer sur son réseau pour propulser son modèle. L’intuition est bonne. La montre de sport a le vent en poupe. Plus légitime qu’aucune autre, la Fifty Fathoms surfe sur cette nouvelle vague. Un créneau tout neuf dont la pub se fait le relai, photo de scaphandrier à l’appui, avec des arguments à portée de tous : pêcheurs, plongeurs, archéologues ou photographes sous-marins, spéléologues ou alpinistes, skieurs, passionnés de voile et de tous les sports, hors-bord, ski nautique, kayak, etc. Des deux mille montres produites initialement, les indicateurs s’affolent ! 50 000 pièces vendues en moins de dix ans. Une croissance à peine éraflée par la paranoïa qui fait rage, aux États-Unis, à propos du radium dont les aiguilles luminescentes sont recouvertes. Chez Blancpain, aucune trace de radioactivité suspecte, le tritium sauve la Fifty Fathoms, labellisée «No Radiation». Un critère affiché plein écran sur les nouvelles versions des années 1970, aujourd’hui cultes : logo radioactif barré. Un peu démodée avec son côté Vieux Campeur, éclipsée par ses rivales plus sexy, la Fifty Fathoms va connaître un long purgatoire avant de donner naissance à une nouvelle génération, près de trente ans plus tard.
Elle plonge désormais toujours plus profond, avec 300 mètres au compteur. Puis les défis s’enchaînent en 2007, avec cent vingt-deux heures de réserve de marche. Elle subit alors le sort de toutes les icônes horlogères, éternellement revisitées, boîtiers en or rouge ou or blanc, nouveaux calibres, version chronographe tourbillon volant, ou GMT et sa valve de décompression. Les 1 000 mètres sont même atteints ! En route, elle a forcément un peu perdu de ce style «surplus» qui fait monter les enchères en salle des ventes. Elle s’est civilisée, a gagné en préciosité : fini impeccable, mouvement ultratechnique, tableau de bord graphique. Une citadine de luxe, qui navigue entre bitume et haute mer, avec cette sereine virilité des mythes fondés sur l’héroïsme. 

 

La Fifty
Fathoms
en 6 dates

1735 Fondation de la marque Blancpain à Villeret, dans le Jura bernois
1953 Création de la Fifty Fathoms, première montre de plongée moderne
1956 Le Monde du silence, coréalisé par Louis Malle et le commandant Cousteau, mettant en vedette la Fifty Fathoms 
2003 Lancement de l’édition du 50e anniversaire, équipée pour la première fois d’une lunette saphir
2014 Création du Blancpain Ocean Commitment, pour l’exploration et la préservation des océans 
2017 Création de la montre Tribute to Fifty Fathoms Mil-Spec, série limitée à 500 exemplaires
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