La défense perdue des antiquités

Le 14 novembre 2019, par Vincent Noce

 

Un grand jour pour les éléphants !», s’exclame un porte-parole des défenseurs des animaux, apprenant que la Haute Cour de Londres a validé l’interdiction de la vente ou du transport d’ivoire au Royaume-Uni. Saisie par une association d’antiquaires, invoquant une atteinte démesurée au droit de propriété, la cour a néanmoins reconnu que l’impact sur le marché de l’art était «considérablement sous-estimé» et regretté qu’il «n’ait été tenu aucun compte des collectionneurs». Les seules antiquités à faire exception sont quelques trésors (dont la sélection revient à des commissions d’experts, avec les aléas qu’on peut en attendre) et les créations antérieures à 1947 contenant moins de 10 % d’ivoire, une proportion portée à 20 % pour les instruments de musique fabriqués avant 1975. Theresa Villiers, ministre britannique de l’Environnement, s’est félicitée de cette «décision de bon sens», s’engageant à faire entrer la loi en vigueur «dès que possible». L’année dernière, son prédécesseur, Michaël Gove, s’était vanté d’avoir fait adopter «le dispositif le plus dur existant, assurant la protection des éléphants pour les générations à venir», et faisant de son pays «le leader de ce mouvement dans le monde». Le Royaume-Uni espère être suivi au sein du Commonwealth et de l’Europe. En dépit de cette martiale proclamation, les États-Unis avaient ouvert la voie en 2016 (tout en continuant d’autoriser les chasseurs à ramener leurs défenses du Zimbabwe ou de Tanzanie !).

Peut-être faudrait-il déplacer la dispute de l’ivoire des intérêts économiques des antiquaires vers son enjeu culturel. 

Heureusement, la Commission européenne, qui discute de la révision de son rapport d’orientation de 2017, semble s’en tenir à une position plus pragmatique. La France, quant à elle, s’est partiellement extirpée de l’invraisemblable confusion léguée, avec tout le talent qu’on lui connaît en la matière, par Ségolène Royal. Le déplacement ou le commerce d’ivoires ouvragés avant 1947 restent permis et certaines dérogations sont admises pour les décennies qui suivent. Les défenseurs de la nature avancent qu’une cinquantaine d’éléphants sont massacrés par les braconniers chaque jour, ce qui est certainement une honte. Mais les amateurs se demandent bien en quoi l’interdiction d’exposer ou même de porter à un restaurateur un vase tourné à Cobourg au XVIIe siècle peut y remédier, sans parler de sauver les générations à venir (les démagogues adorent parler au nom des générations futures, au moins, elles ne risquent pas de les démentir). En l’occurrence, le «bon sens» semble plutôt du côté des collectionneurs et des antiquaires, mais il se heurte à la puissance de l’émotion. Cette évolution, défiant toute rationalité, aboutit à un résultat qui surprendrait John Locke, le continent, pour une fois, adoptant une position plus sensée et favorable à la liberté de circulation et de commerce que sa nation. L’effet délétère sur le marché de l’art ne s’est pas fait attendre. Un opérateur du Surrey, qui a mis aux enchères en septembre une collection de figurines chinoises et d’attaches de kimono, a dû ravaler la plupart des pièces. Il doit aujourd’hui proposer pour 800 £ un okimono qu’il estimait deux mois plus tôt à 4 500 £. La collection aurait perdu les trois quarts de sa valeur. Combien d’éléphants sauvés ? Peut-être faudrait-il déplacer cette dispute absurde vers son enjeu culturel. Symbole de beauté et de pureté, cette matière vivante a toujours fasciné l’homme. Galatée est d’ivoire et de chair. Le trône attribué à Salomon, la statuette indienne retrouvée à Pompéi, la chaire de Maximien ou le diptyque Barberini sont taillés dans l’ivoire. Les Grecs l’ont apparié à l’or dans leur statuaire. Depuis les figurines de fertilité du Néolithique, des ouvrages incroyablement compliqués et de maladroites Saintes Vierges ont été ciselés par des chasseurs ou des marins comme dans les ateliers royaux. Son exclusion, menaçant de frapper d’oubli un des premiers arts de l’humanité, prend ainsi la forme d’une vengeance irrationnelle contre l’histoire.

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