La chasse aux faux et le bébé phoque

Le 28 octobre 2016, par Vincent Noce
  

Vous ne vous en êtes pas aperçu encore, mais un tout petit bébé phoque vient de faire son apparition dans l’histoire de l’art… Sièges XVIIIe, mobilier Boulle, peinture ancienne, art déco : rien ne semble arrêter l’épidémie de soupçon qui contamine le marché de l’art et les grands musées. D’ores et déjà, le scandale des tableaux attribués à des maîtres tels Lucas Cranach et Frans Hals est vu par le critique d’art britannique Bendor Grosvenor comme «plus important encore que celui des faux Vermeer», qui avait secoué le monde de l’art dans les années 1950. Une multinationale américaine, de grandes galeries londoniennes, une palanquée de conservateurs, d’historiens de l’art et d’experts ainsi que les plus grands musées se retrouvent pris dans cette toile d’araignée.
«
Oh! what a tangled web we weave / When first we practice to deceive ! » (Oh, quelle inextricable toile nous tissons, lorsque nous commençons à nous exercer au mensonge !), écrivait Walter Scott pour évoquer la spirale sans fin de la dissimulation. En Italie, le musée national de Parme, celui de Trévise ou la fondation Correggio, aux Pays-Bas le musée Hals de Haarlem et le Mauritshuis, à La Haye, se sont retrouvés pris dans ces fils trompeurs. Aux États-Unis, en 2013, le Seattle Art Museum eut la bonne idée d’exposer trente-quatre peintures européennes de collectionneurs. Pour l’occasion, l’une des plus grosses fortunes de la ville, Richard Hedreen, a prêté un portrait d’homme signé Frans Hals. La page remémorant cette initiative a, hélas, malencontreusement disparu du site du musée. Ce dernier fait cependant preuve d’un indéniable humour, en affichant en lieu et place une vidéo, précédée de cet avertissement : «Oups, cette page n’est pas disponible ; en échange, nous vous proposons les ébats d’un bébé phoque sur la plage du parc de sculptures». Intéressante contrepartie  les historiens de l’art en conviendront. Car ce retrait est survenu au lendemain des aveux de Sotheby’s, confessant avoir dû rembourser Mr. Hedreen des dix millions de dollars qu’il avait déboursés pour ce tableau, une «expertise scientifique approfondie ayant démontré sans conteste qu’il s’agissait d’une contrefaçon». La gomme deviendrait-elle un outil indispensable du conservateur ? Pendant six mois, la maison Sotheby’s, qui a été interrogée la première fois en avril dernier, a tout fait pour garder cette affaire secrète, y compris vis-à-vis des autorités de justice. Le Metropolitan, lui, a livré toutes les informations qu’il pouvait, la National Gallery ayant été plus prudente et le Louvre, encore davantage. On aurait pu penser que les musées et le marché, tout en défendant leur honneur, partageraient le même intérêt : faire éclater la vérité. Il paraît ainsi problématique que les analyses menées à travers le monde sur ces tableaux ne soient pas connues des scientifiques travaillant sur d’autres cas. Sotheby’s aussi vient de retirer une page de son site, celle de la vente, en 2008 à New York, d’un Saint Jérôme désormais soumis à examen. Cet «effacement» est d’autant plus regrettable que l’expert recensait honnêtement aussi bien les spécialistes l’attribuant au Parmigianino que ceux qui n’y croyaient pas. Le manque d’imagination se ressent cependant, puisque la compagnie n’a pas trouvé d’équivalent au mignon bébé phoque susceptible de détourner l’attention. Une autruche enfouissant la tête dans le sable aurait pourtant fort bien fait l’affaire.

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