Photoshop fait la politique de l’Unesco

Le 26 novembre 2020, par Vincent Noce
 

Notre billet sur l’estimation invraisemblable, de dix milliards de dollars, avancée par l’Unesco au sujet du trafic des biens culturels a suscité un certain émoi. Certains nous en ont voulu de laisser une bataille de chiffres, somme toute secondaire, occulter le fond du problème : la gravité du pillage archéologique et les dommages irréparables qui en résultent. La remarque est légitime, même s’il est toujours loisible de se demander si la faute en revient à l’Unesco ou au journaliste. La tenue d’une vidéoconférence d’experts à l’occasion du cinquantenaire de la Convention contre le trafic devait permettre de dissiper cet impair. En fait, la dispute a pris une ampleur inattendue, car dans la « campagne internationale » lancée à cette occasion, a surgi une manipulation encore plus extravagante. Pour illustrer son propos, l’Unesco a publié des vues d’appartements décorés d’antiquités, décrites comme autant de fruits du pillage : un masque « volé à Abidjan dans les troubles de 2010-2011 », une tête de bouddha afghane « appartenant au musée de Kaboul, dont les collections ont été vandalisées par les talibans en 2001, œuvre hors de prix introduite l’année suivante en contrebande aux États-Unis », ou encore une sculpture funéraire « pillée par les militants islamistes au musée de Palmyre ». Sauf que l’Association internationale des antiquaires (IADAA) s’est aperçue que ces œuvres se trouvaient depuis belle lurette au Metropolitan Museum (dont les images sont libres de droit), la tête de bouddha depuis 1930 et la sculpture depuis 1901. Honteuse et confuse, l’Unesco a dû présenter ses excuses au musée et retirer ces reproductions, en affichant « ses regrets pour cette méprise ».

Aux yeux de l’agence des Nations unies en charge de la culture, le criminel, le complice du terrorisme, c’est l’amateur d’art.

Ces récits puérils sont donc de pures inventions de publicitaires mal avisés. La supercherie n’a pas cessé pour autant, puisque la fable du masque volé à Abidjan est maintenue telle que sur le site, dans le même décor inventé, en se contentant de changer d’objet. L’agence française de régulation professionnelle de la publicité a été saisie. « La peur, l’incertitude, la prolifération des fausses nouvelles constituent autant de risques d’affaiblir notre riposte à la pandémie », avertissait en avril le secrétariat général de l’ONU, lançant une campagne contre les fake news. Le message vaut pour toutes les causes que l’institution défend. Du système des Nations unies par-dessus tout, le monde est en droit d’attendre une parole fiable, forte et répondant aux critères scientifiques, pas ce genre de montage. Il serait encore tentant d’y voir un incident de parcours, imputable à l’affaiblissement structurel de l’Unesco et à l’ineptie de l’agence de communication à laquelle elle s’est fiée. Une autre hypothèse serait qu’un fil conducteur relie le chiffre absurde de dix milliards à ces fabrications. Sur les étagères de ces décors inventés, à côté des artefacts prétendument pillés par les islamistes, est systématiquement positionnée une pile de catalogues. Aux yeux de l’agence des Nations unies en charge de la culture, le criminel, le complice du terrorisme, c’est l’amateur d’art. La controverse des chiffres ne serait donc pas si anecdotique, dans le cas où l’objectif serait d’amalgamer le marché de l’art dans son ensemble aux gangs de trafiquants et au spectre démoniaque de l’État islamique. Certains archéologues sont tellement désespérés qu’ils voient l’élimination du marché comme seul moyen de tarir le pillage des sites. Jusqu’ici, l’Unesco avait suivi une voie plus réaliste. Elle a obtenu des résultats tangibles, en promouvant une régulation du secteur et en l’incitant à une sérieuse vérification des provenances. Désormais, elle a opté pour une guerre de propagande, dont la première victime est hélas sa propre crédibilité.

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