La bohème, ça voulait dire… «on est à Montmartre !»

On 19 December 2019, by Anne Doridou-Heim

Que serait la célèbre butte sans ses cabarets, ses nuits d’ivresse et ses artistes ? Une folle époque qui parle toujours aux moins de 20 ans et aux nostalgiques.

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Jane Avril, 1893, affiche originale, premier état, imprimée par Chaix à Paris, 124,1 91 cm (détail). 26 janvier 2019, Villefranche-sur-Saône. Maison de ventes Richard OVV. Adjugé : 19 375 €

Hasard heureux, deux musées parisiens mettent à l’honneur la Butte et ses artistes. Toulouse-Lautrec est sur les cimaises du Grand Palais pour une magistrale rétrospective ; au musée de Montmartre, c’est la collection Weisman-Michel qui s’expose pour montrer toute la richesse de cette belle époque où les arts et les hommes dansaient en une joyeuse confraternité sur fond de musique fin de siècle. C’est bien un air de fête qui s’empare de la capitale et cela fait du bien. Aux enchères, les lieux culte et ceux qui en ont fait la renommée apparaissent régulièrement et accrochent des résultats à faire parfois tourner la tête. Que le spectacle commence !
 

Adolphe Willette (1857-1926), Élysée Montmartre, fête de nuit, affiche entoilée, 80 x 120 cm. Paris, Drouot, 29 avril 2016. Tessier & Sarr
Adolphe Willette (1857-1926), Élysée Montmartre, fête de nuit, affiche entoilée, 80 120 cm. Paris, Drouot, 29 avril 2016. Tessier & Sarrou & Associés OVV. M. Choko.
Adjugé : 620 
Rodolphe Salis (1851-1897), élections municipales du 4 mai 1884, XVIIIe arrondissement, quartier Montmartre, affiche imprimée en noir par
Rodolphe Salis (1851-1897), élections municipales du 4 mai 1884, XVIIIe arrondissement, quartier Montmartre, affiche imprimée en noir par Charles Blot, 62 60 cm. Paris, Drouot, 3 octobre 2016. Kâ-Mondo OVV. Adjugé : 1 890 €
Les Chansonniers de Montmartre, douze revues brochées in-4°, du numéro 1 (5 mars 1906)  à la couverture illustrée par Henri de Toulouse-La
Les Chansonniers de Montmartre, douze revues brochées in-4°, du numéro 1 (5 mars 1906)  à la couverture illustrée par Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) et comportant l’affichette (reproduite) Aristide Bruand dans son cabaret  au numéro 12 (25 décembre 1906). Paris, Drouot, 28 novembre 2014. Brissonneau OVV. Adjugé : 814 €


Des ailes dans le vent
Un peu d’histoire est nécessaire. Tout a commencé lorsqu’en 1789  l’année n’est pas restée célèbre pour cela , on décide la création des boulevards extérieurs, le long de l’enceinte de Paris. Montmartre est alors un village indépendant qui ne sera absorbé qu’en 1860. Tout de suite, cabarets et guinguettes y fleurissent, particulièrement entre les barrières d’octroi des Martyrs et de Montmartre. On vient y boire le fameux vin vendangé sur les hauteurs. Les constructions «nouvelles» qui, avec leurs décors étonnants, donnent leur physionomie particulière aux rues, n’apparaissent qu’à la fin du XIXe. Il s’agit alors d’oser l’insolite pour attirer le promeneur en goguette. Beaucoup ont disparu, mais pas la plus emblématique d’entre elles : le Moulin- Rouge. Sa silhouette inaugurée dans une ambiance festive, le 6 octobre 1889, signe le paysage montmartrois aussi certainement que les bulbes du Sacré-Cœur. L’un et l’autre n’ont pourtant pas la même fonction… mais ils ont tout autant inspiré les peintres et contribué à façonner la légende de la Butte. Ici, c’est aux ailes profanes du premier que l’on s’intéressera. Dessinées par Adolphe Willette (1857-1926) pour les maîtres des lieux, Joseph Oller et Charles Zidler, elles virent passer le Tout-Paris de l’époque, grand et demi-monde réunis. Tout était mis en œuvre par le duo d’entrepreneurs pour attirer le client et le garder : des singes dressés se baladaient entre les tables, l’orchestre jouait dans le ventre d’un éléphant en bois, des ânes promenaient les curieux dans le jardin, les danseuses se déchaînaient en un quadrille particulier. En 1893, les reines du french-cancan, se disputant la piste et ses lumières, s’appellent la Goulue bien sûr, avec sa gouaille inimitable, mais aussi la Môme Fromage, ainsi surnommée en raison de son jeune âge, Nini Patte-en-l’air, Yvette Guilbert, Grille d’égout (à l’écartement dentaire surprenant), Clair de lune ou encore Jane Avril. Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), fidèle parmi les fidèles, en devient le chroniqueur privilégié, ayant sa table réservée tous les soirs. En 1891, il dessine la première affiche du lieu, une pièce désormais iconique. Le «petit homme» immortalisera toutes ces vedettes aux charmes parfois surprenants, ainsi que l’homme de cet aréopage féminin, Valentin le Désossé, pour les servir. Jeanne Avril, dans une envolée spectaculaire de jambes gainées de bas de laine noirs, retombait sur la scène à 19 375 € le 26 janvier 2019 (Richard OVV). Si le Moulin-Rouge a été construit de toutes pièces, il n’est pas né de rien, de nombreux moulins émaillant la petite montagne. Or, à leurs heures creuses, les meuniers, dès le début du XIXe siècle, eurent l’idée de faire pousser des guinguettes sous leurs ailes. Quoi de plus agréable en effet que de se promener sur les hauteurs par les belles journées ensoleillées et de profiter de la vue en sirotant un verre ? Tout le monde s’y côtoyait, les ouvriers mais aussi les bourgeois dans un joyeux désordre plein de gaieté et de vitalité. Las, les temps changent, le grain à moudre se fait rare et, à la fin du XIXe, il ne reste plus que trois moulins-cabarets, dont le plus célèbre, le moulin de la Galette, immortalisé par Auguste Renoir et par un vrai Montmartrois, Maurice Utrillo. Il était cher au fils de Suzanne Valadon qui le déclina à l’envi. Pour preuve, les 3 000 € accordés à un petit croquis le 1er décembre à Saint-Étienne (Palais OVV) ou les 11 780 € recueillis par un dessin aux crayons de couleur, à Troyes en janvier (Ivoire - Boisseaux-Pomez). Il apparaît aussi sur l’un des quatre panneaux d’un paravent peint en 1939, vendu 835 540 € par Artcurial le 30 novembre 2010, un résultat qui aujourd’hui encore occupe la troisième marche de son podium (source Artnet).

 

Ensemble de sept photographies de salles de spectacle parisiennes sur papier albuminé (le Moulin-Rouge reproduit), vers 1860-1890. Paris,
Ensemble de sept photographies de salles de spectacle parisiennes sur papier albuminé (le Moulin-Rouge reproduit), vers 1860-1890. Paris, salle Favart, 16 mai 2019. Ader OVV. M. Busser. Adjugé : 448 €
Emmanuel Poiré dit Caran d’Ache (1858-1901), silhouette découpée en carton, Le Chat Noir, d’après l’enseigne créée par Adolphe Willette, 5
Emmanuel Poiré dit Caran d’Ache (1858-1901), silhouette découpée en carton, Le Chat Noir, d’après l’enseigne créée par Adolphe Willette, 57 52 cm. Paris, Drouot, 7 mars 2018. Beaussant Lefèvre OVV. MM. Bacot et de Lencquesaing.
Adjugé : 2 750 


Une nouvelle ivresse
Dans cette galaxie de la nuit, il faut citer aussi le Trianon, le Néant, qui avait la particularité d’avoir des cercueils en guise de tables et des bougies enfoncées dans des crânes pour l’éclairage, la Cigale, la Lune rousse ou encore le Mirliton qui devint le Cabaret Bruant, le Lapin Agile, l’Élysée Montmartre et bien sûr le Chat Noir. Ce dernier a été fondé en 1881, par Rodolphe Salis (1851-1897), un nom incontournable de ceux de la nuit. Là, comme dans les autres lieux, se mêlent performance artistique, exposition d’art et débit de boissons, suscitant un brassage social qui jette un pont entre avant-garde et culture populaire, entre aristocrates, demi-mondaines, bourgeois et ouvriers. On vient y écouter les chansons anticonformistes d’Aristide Bruant, le chantre de la marginalité, y parler liberté, utopie, croire en des temps nouveaux… Théophile-Alexandre Steinlen, arrivé de Suisse depuis peu, en dessine la fameuse affiche, un chat noir stylisé couronné d’une auréole byzantine, le félin étant choisi car symbole d’indépendance. Des versions apparaissent régulièrement aux enchères et s’y décollent, selon leur état, entre 2 000 et 4 000 € (4 064 € un exemplaire chez Binoche et Giquello, le 4 novembre 2019). C’est son ami Willette qui a fait découvrir l’endroit au peintre et dessinateur. Il en a d’ailleurs créé la fameuse enseigne (une maquette de celle-ci appartient justement aux Weisman-Michel dont la collection dresse, avec un fonds de près de 150 œuvres, le portrait d’un Montmartre éclectique).

 

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Au Moulin-Rouge, la Goulue et sa sœur, 1892, lithographie en couleurs, impression Delteil, 52 x 40,
Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Au Moulin-Rouge, la Goulue et sa sœur, 1892, lithographie en couleurs, impression Delteil, 52 40,5 cm (détail). Paris, Drouot, 28 novembre 2012. Binoche et Giquello OVV. Mme Bonafous-Murat. Adjugé : 29 375 €
Maurice Utrillo (1883-1955), Montmartre, le moulin de la Galette, vers 1934, dessin aux crayons de couleur, 23 x 22 cm. Troyes, 26 janvier
Maurice Utrillo (1883-1955), Montmartre, le moulin de la Galette, vers 1934, dessin aux crayons de couleur, 23 22 cm. Troyes, 26 janvier 2019. Ivoire - Boisseau-Pomez OVV. Mme Sevestre Barbé, M. de Louvencourt.
Adjugé : 11 780 
Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923), Prochainement la très illustre Compagniedu Chat Noir…, 1896, affiche de librairie, imprimerie Ch
Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923), Prochainement la très illustre Compagnie
du Chat Noir…
, 1896, affiche de librairie, imprimerie Charles Verneau, 39,5 62 cm. Paris, Drouot, 4 novembre 2016. Binoche et Giquello OVV. Mme Bonafous-Murat.
Adjugé : 4 064 


L’ombre d’un chat noir
Le succès était tel qu’en 1885, Salis, un personnage habile, hâbleur, tour à tour drôle et mélancolique puis mordant, ouvre une nouvelle salle plus grande de l’autre côté du boulevard. Les voisins se souviendront longtemps du déménagement. Ce fut une grande fête digne des fameuses «vachalcades» de Montmartre. Le maître des lieux, déguisé en préfet harnaché de galons, les garçons en Suisses, portaient à bout de bras comme un retable sacré le tableau, pardon le chef-d’œuvre, de Willette, Parce domine, sur lequel on voit Pierrot poussé vers la Seine par les vices et les péchés. Une armée de poètes, artistes en tout genre et noctambules, suivait le cortège. L’une des attractions phares de l’estaminet est son théâtre d’ombres. Lorsque le soir tombe, des silhouettes découpées dans du carton s’animent et défilent derrière un drap. Robert Salis fait appel à Emmanuel Poiré, dit Caran d’Ache, pour les dessiner. Le 7 mars 2018, Beaussant Lefèvre dispersait quelques-unes de ces silhouettes découpées, plusieurs appartenant à la série L’Épopée, dont une pièce militaire, sont alors préemptées par le musée de Montmartre, celle du fameux Chat Noir de Willette, exécutée d’après l’enseigne originale, lui échappait et partait pour 2 750 €. En 1897, Salis meurt, la page se ferme. Demeurent le refrain d’Aristide Bruant  «Je cherche fortune, Autour du Chat Noir, Au clair de la lune, À Montmartre, le soir»  et une plaque qui signale aux promeneurs du 12, rue Victor-Massé son existence : «Passant, arrête-toi. Cet édifice fut consacré aux muses et à la joie.»

à voir
«Toulouse-Lautrec. Résolument moderne», Grand Palais, jusqu’au 27 janvier 2020.
«Collection Weisman & Michel. Fin de siècle - Belle Époque (1880-1916)», musée de Montmartre, jardins Renoir, jusqu’au 19 janvier 2020
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