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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Opinion

La bataille des Indes

Le 02 décembre 2021, par Vincent Noce

Le « wokisme », néologisme dont la laideur suffit à le rendre repoussant, hante le microcosme culturel français. Il ne se passe plus de jour sans que…

La bataille des Indes
Tentures des Indes, de?tail © Villa me?dicis, Rome

Le « wokisme », néologisme dont la laideur suffit à le rendre repoussant, hante le microcosme culturel français. Il ne se passe plus de jour sans que Le Figaro ne voie ses griffes se refermer sur les arts et les lettres, et jusqu’au marché de l’art. Convenons-en : la morale a ceci de commun avec les régimes alimentaires qu’elle prétend faire notre bien en nous privant du meilleur. Nous ne fûmes pas les derniers à contester les excès du « politiquement correct ». Néanmoins, pour risibles ou dommageables qu’ils soient, sont-ils répandus au point de justifier le martèlement d’une telle frayeur ? Fort heureusement, la liberté de création est loin de subir les restrictions qui affectent les États-Unis. Il faut croire que notre noble patrie ressent le besoin d’afficher sa résistance au souffle du changement qui pourrait menacer ses certitudes. La controverse autour de la tenture des Indes à la villa Médicis illustre ce paradoxe. Des pensionnaires ont proposé de décrocher les tapisseries du grand salon pour leurs renvois supposés au colonialisme. Partant de ce fait somme toute mineur, plus de cent cinquante personnalités éminentes ont signé une pétition contre « l’épuration » qui menacerait l’académie de France à Rome, sous l’effet de «la haine des extrémistes ». L’emphase trahit un abus de langage qui n’hésite pas à assimiler les interrogations de jeunes artistes sur ces compositions exotiques aux horreurs des talibans et même des nazis – sur fond de règlement de comptes, suggéré à demi-mot, à l’encontre de la directrice de l’histoire de l’art à la Villa.

Qui donc se fait l’avocat de la censure ici ?

La qualité de certains signataires étonne d’autant plus que leur argumentaire s’appuie sur un faux-sens. Ils proclament que les tapisseries envoyées en 1726 à Rome « illustrent une prestigieuse ambassade envoyée par le roi du Congo au Brésil », y voyant audacieusement « l’une des prémices de la globalisation du monde ». Cette projection anachronique est d’autant moins digne d’eux qu’elle repose sur une méprise : aucun dignitaire ne figure dans ce grand salon, qui affiche plutôt la luxuriance d’une flore et d’une faune en partie imaginaire. Dépeinte dans une autre salle de la Villa, la mission de ce « royaume chrétien » (en fait, triste marionnette des esclavagistes portugais) n’est qu’un épisode d’une série de tableaux censés former « le portrait » du Brésil tout entier – sa végétation, ses animaux, ses habitants et ses cités, selon l’expression de l’ancien gouverneur hollandais qui les offrit à Louis XIV. La pétition surprend encore quand elle donne son aval à « l’article percutant de Jérôme Delaplanche », ancien responsable de l’histoire de l’art à la Villa, qui ne s’embarrasse pas de la nuance qui devrait pourtant être une caractéristique de sa discipline. Publiée par La Tribune de l’art, sa diatribe reproche à la villa Médicis d’avoir consacré une journée de réflexion à l’histoire et l’interprétation de cette tenture. Or, n’est-ce pas précisément la réaction souhaitable en tel cas : encourager la recherche, replacer le contexte, partager les connaissances et confronter les opinions ? Qui donc se fait l’avocat de la censure ici ? L’auteur s’en exonère, puisqu’il fait sien un propos selon lequel « la censure est presque exclusivement pratiquée par des gens qui se réclament de la gauche », pratiquant un « véritable terrorisme intellectuel » – ignorant les attaques contre les expositions, les films et les livres multipliées par l’extrême droite religieuse. Ce manifeste va très loin en dénonçant « la soumission des institutions et des intellectuels » à la conspiration des progressistes menant « un travail de sape de mise en accusation de l’Occident ». Il trouve des échos sinistres quand il fait l'éloge de la force en déplorant « la puissante haine de soi de l’Occident ».

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

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