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Turbulences à la Villa Médicis

Publié le , par Carole Blumenfeld et Vincent Noce

170 anciens pensionnaires de l’Académie de France à Rome et personnalités ont signé une tribune dans Le Monde pour dénoncer une «image profondément dégradée» de la villa Médicis. Les historiens de l’art en particulier s’inquiètent de la régression de leur discipline.

Turbulences à la Villa Médicis
La loggia Villa Médicis côté jardin, avec le Mercure en bronze de Jean de Bologne.
© thibaut de rohan

Ce texte, paru à quelques mois de la fin de mandat de Muriel Mayette, dont la promotion par Manuel Valls avait déjà été très contestée, est une charge contre la «dégradation» de l’institution, dont «les signes se sont multipliés ces dernières années». L’émotion est suffisante pour qu’il recueille 170 signatures dont celles de Pascal Bonafoux, Guy Cogeval, Nicole Garnier, Georges Didi Huberman, Bénédicte Gady, Michel Hochmann, Sylvain Laveissière, Antoinette Lenormand-Romain, Philippe Malgouyres, Béatrice Sarrazin, ou encore des conservateurs en poste en Europe comme Neville Rowley (Berlin) et Chiara Stefani (Rome). Des plasticiens, compositeurs, écrivains, photographes, cinéastes ou architectes ont rejoint ce cortège des historiens de l’art. La critique d’une «programmation culturelle brouillonne», «ordinaire et tapageuse», formée d’une «succession incohérente d’événements, guidée par des impératifs d’animation et de communication», s’apparente à une référence sans fard à la vie de la Villa sous l’égide du couple formé par la directrice et son époux, le journaliste Gérard Holtz. Certaines de ses décisions personnelles, avalisées par le ministère de la Culture, comme la suppression de l’avis des spécialistes dans l’examen des candidatures, sont directement attaquées comme ayant entraîné «une désorganisation profonde du système de sélection des pensionnaires». Les auteurs s’en prennent aussi à une «exploitation commerciale toujours plus intense de la Villa», déplorant «une détérioration des conditions de vie et de travail des pensionnaires», voire une «atteinte à son patrimoine  la bibliothèque, la gypsothèque et les jardins». Plus profondément, ils dénoncent une remise en question «de la mission de recherche représentée par l’histoire des arts». Cette réaction de corps, alors que le nombre de candidats dans cette discipline a chuté de plus de moitié en cinq ans, prend naissance dans une rumeur insistante selon laquelle la directrice souhaiterait écarter la mission d’histoire de l’art au profit d’un spécialiste de l’art contemporain. Même si cette intention est démentie par la Villa, la pétition appelle à respecter l’équilibre entre les différentes disciplines qui concourent à sa vitalité, les écrivains, les musiciens, mais aussi désormais les designers, les photographes ou les scénaristes ayant progressivement rejoint les peintres et sculpteurs. Pierre Arizzoli-Clémentel, directeur général honoraire du château de Versailles, rappelle que l’entrée des historiens de l’art, tant voulue par André Chastel et mise en œuvre par André Malraux, reposait sur le postulat d’un va-et-vient fécond : «Au contact avec les artistes, les historiens de l’art affinent la sensibilité de leur œil et leur connaissance des techniques, mais en retour, les connaisseurs de l’art ancien permettent aux créateurs de s’approprier le patrimoine artistique romain.» Lorsqu’il est devenu, en 1979, chargé de mission à la Villa, il a ainsi initié «des visites des palais et des sites romains fermés au public, qui étaient l’occasion de lancer des conversations fructueuses entre historiens de l’art et artistes, dont certaines se sont prolongées bien des années plus tard dans le cadre d’expositions dont les commissaires et les artistes s’étaient connus à la villa Médicis». «Balthus, directeur jusqu’en 1977, tenait beaucoup, souligne-t-il, à présenter chaque automne une exposition sur les grands maîtres modernes et à chaque printemps une autre sur l’art ancien, qu’il confiait tantôt aux pensionnaires, ou anciens pensionnaires, tantôt aux chargés de mission.» Il cite «Valentin et les caravagesques français», en 1973, dont les commissaires Jean-Pierre Cuzin et Arnauld Brejon de Lavergnée étaient promis à une brillante carrière, ou «Piranèse et les Français», dont il fut lui-même le commissaire en 1976. Depuis, il y eut «Les artistes français à Rome» (2003) d’Olivier Bonfait, «Villa aperta» (2009), l’exposition de Neville Rowley, «Les bas-fonds du baroque» (2014) par Annick Lemoine, dont le succès se répéta au Petit Palais, sans compter la confrontation Ingres-Kelly (2010) et les expositions sur l’abstraction du dernier directeur Éric de Chassey. À l’exception de ce dernier, tous ces commissaires figurent parmi les signataires de la pétition, y compris Pierre Arizzoli. «Des dizaines de telles collaborations pourraient être évoquées !», poursuit-il, en soulignant le contraste avec «des expositions apportées de l’extérieur, qui ont toujours rencontré fort peu de succès, car elles sont déconnectées du public romain et des lieux». Deux autres pétitionnaires, Géraldine Albers, restauratrice, et Philippe Morel, spécialiste de la Renaissance, ont mis au jour dans la Villa, la fresque de la «Chambre aux oiseaux», peinte en 1576 et 1577, considérée comme l’un des grands enrichissements patrimoniaux français en Italie. Depuis 1971, les chargés de mission réalisent également des inventaires des collections de l’Académie, mais également d’autres propriétés françaises à Rome, et supervisent des travaux comme la publication relancée de la correspondance des directeurs pour le XIXe siècle. Les historiens de l’art ont par surcroît apporté leur pierre aux débats sur les travaux de restauration, en particulier dans la dispute entre restitution de l’état du XVIe siècle et préservation des décors Balthus. Des affaires que, manifestement, ils trouvent bien trop sérieuses pour être laissées à la seule appréciation des autorités de tutelle. 

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