La bataille de l'astérisque

Le 04 novembre 2016, par Vincent Noce
  

La décollation d’Holopherne découverte par Éric Turquin déclenche quelques secousses outre-monts. Sept mois après que l’expert parisien a dévoilé cette œuvre, dont il demande 120 M€ en l’attribuant sans réserve à Caravage, la presse s’émeut de son inclusion dans une exposition-dossier à Milan, dont l’ouverture est prévue le 7 novembre.  Le commissariat en a été confié à Nicola Spinosa, qui se trouve être l’historien de l’art italien ayant soutenu cette attribution. D’autres, comme Mina Gregori ou Gianni Papi, ont livré des avis contraires, mais leurs noms ont été tellement impliqués dans des controverses et des attributions hasardeuses qu’il est difficile de se fier à ces jugements, dans un sens ou dans l’autre. L’appétit médiatique sans limite autour de quelques génies à la vie romancée, l’énormité des sommes en jeu et l’hypertrophie des égos se sont combinés aux excès d’un attributionnisme livré à la subjectivité d’une poignée d’élus, pour aboutir à un effondrement de l’histoire de l’art en Italie, dont le récit reste à écrire.  L’initiative de la Brera d’ouvrir le débat autour d’une toile de Caravage et d’autres attribuées à son émule Louis Finson, dont une copie de la même composition, avait tout pour plaire. Éric Turquin dit lui-même «prendre le risque de cette confrontation», en proposant de «laisser parler les œuvres» pour les visiteurs. Sa réception un peu mouvementée n’est pas étrangère à la réforme donnant leur autonomie aux grands musées italiens, contestée par une gauche attachée aux idéaux de l’après-guerre. Le nouveau directeur de la Brera, James Bradburne, a bien quelques défauts : c’est un esprit original et un étranger, adepte des partenariats public/privé. En dix ans, ce Canadien a bâti le succès du palais Strozzi, à Florence, avec des expositions comme celle consacrée à Bronzino. Il s’y est montré capable d’aborder un sujet aussi délicat que le foisonnement artistique sous le fascisme. Mais toucher à Caravage dans sa cité d’origine paraît un sujet autrement plus sensible, si bien qu’Il Corriere parle maintenant de la «bataille de la Brera», sans doute aussi formidable que celles de Marignan ou de Lépante. Des membres des conseils d’administration et scientifique contestent la formulation du cartel, donnant l’œuvre au maître du clair-obscur sans point d’interrogation. Giovanni Agosti a d’ailleurs démissionné du conseil scientifique, reprochant au directeur d’avoir «accepté sans point de vue critique l’attribution exigée par le propriétaire». Le cartel comporte néanmoins un astérisque, renvoyant à une note stipulant que cette attribution «ne reflète pas nécessairement le point de vue du musée». Ce petit jeu d’équilibrisme est plus courant qu’on ne le croit : la National Gallery de Londres a bien été obligée d’accepter un cartel concédant une Vierge à l’Enfant de l’Ermitage à Léonard de Vinci, alors que le catalogue énumérait toutes les raisons d’en douter. Le refus du Prado de prêter Le Jardin des délices à la rétrospective Bosch de Bois-le-Duc, sur fond de querelles semblables, reste encore brûlant. Reste à savoir si cette confrontation lombarde risque de se clore sur une épitaphe semblable à celle jetée par Michel Leiris en 1930 : «Et je gis maintenant au pied de cette image grisante, tel Holopherne au chef tranché»…

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