Caravage, connoisseurship et contes de fées

Le 12 septembre 2019, par Vincent Noce

 

Longtemps, Éric Turquin s’est débattu pour soutenir l’attribution au Caravage du Judith et Holopherne qu’il a fini par vendre en juin à Tom Hill, comme l’a révélé Carole Blumenfeld sur notre site. Keith Christiansen, du Met, a bien laissé transpirer quelques formules ambiguës, mais, au fil des cinq années suivant sa résurgence à Toulouse, ni lui ni personne n’a publié d’article scientifique pour soutenir l’hypothèse défendue avec constance par l’expert parisien. En revanche, au printemps, après d’autres, Maria Cristina Terzaghi et Sylvain Bellenger ont préféré retenir le nom de Louis Finson (ce qui, nous rétorque Éric Turquin, serait démenti par les exemples montrés lors de l’exposition qu’ils organisaient à Naples). Le toujours bien inspiré Arnauld Brejon a bien fait de souligner que ce très bon peintre mériterait une étude plus poussée. En 1615, Finson a notamment organisé une loterie de cent soixante tableaux, dont certains présentés comme Caravage rapporté d’Italie ou des copies. Le même procédé aurait-il pu être utilisé pour vendre la Judith de Toulouse ? Le spectacle aurait été complet. Pour ma part, j’aurais bien cotisé, allumant une lueur d’espoir de l’offrir au Louvre et de le laisser, avec le temps et la sagesse revenue, décider de son sort. Dans ce contexte, la parution dans le Burlington Magazine d’une étude pleinement favorable à la thèse de départ d’Éric Turquin doit aujourd’hui apparaître à ce dernier comme une consécration. Elle doit aussi soulager l’acquéreur (surtout s’il avait en tête d’obtenir d’une commission artistique réputée difficile une déduction fiscale en cas de prêt ou de don à un musée). La revue a fait appel à John Gash, universitaire d’Aberdeen qui avait déjà déclaré, à l’occasion d’une rencontre au Louvre, que l’œuvre était «incontestablement de la main du Caravage» (le musée n’avait pas été convaincu).

La parution dans le Burlington Magazine d’une étude pleinement favorable à l’attribution au Caravage doit apparaître à Éric Turquin comme une consécration.

En vingt pages, l’auteur fait valoir «une grande similarité avec le style et la technique du Caravage» lors de son séjour à Naples. Il écarte les objections une à une, estimant que certains passages jugés grotesques, comme le visage d’Holopherne ou celui d’Abra, tiennent de la volonté de réalisme et du sens du drame poussés par l’artiste. Comme beaucoup, il n’est pas convaincu par la comparaison avec une autre copie napolitaine de la même scène, qui a été donnée à Finson, sans s’attarder sur l’incertitude qui accompagne désormais cette proposition (on parle désormais de Faber). John Gash n’exclut pas la possibilité d’une composition commencée par le Caravage et finie par un assistant. Mais il choisit de conclure sur un mode rhétorique : «Si cette découverte n’était pas de la main du Caravage, elle devrait être d’un maître inconnu qui a su porter un talent et une sensibilité identiques». On n’en connaît pas beaucoup, il faut bien avouer. The Burlington Magazine for Connoisseurs  qui a vu passer Berenson, Blunt, Gombrich ou MacGregor depuis sa fondation, en 1903, par Roger Fry  est la revue de référence de l’histoire de l’art. Dans un éditorial, il apporte sa bénédiction à cet article, en attribuant le « scepticisme généralisé ayant accueilli cette découverte» aux «préjugés sur le Caravage» et aux circonstances : oui, dit-il, des chefs-d’œuvre peuvent réapparaître dans des greniers. Il liste le Rembrandt de jeunesse repéré dans le New Jersey par Talabardon et Gautier, les aquarelles de Blake trouvées dans une brocante de Glasgow ou les prédelles de Fra Angelico surgies à Oxford. Il aurait pu citer Le Nain et Artemisia, réapparus à Tours et à Drouot, ou encore le Léonard acheté pour 1 150 $ à la Nouvelle-Orléans, que la rétrospective à venir au Louvre permettra de rediscuter. Il ne mentionne pas le «Hals» publié en 2014 par le Burlington, depuis autopsié comme un faux. Mais, avec la pointe d’autodérision qui fait le charme irrésistible de nos amis britanniques, le magazine reconnaît la liste d’erreurs dans les attributions à Vermeer qu’il a pu endosser. Néanmoins, à ses yeux, la preuve en est : « Parfois, les contes de fées prennent réalité ».

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