L’Outsider Art Fair à la conquête de Paris

Le 13 octobre 2017, par Céline Piettre

Réunies sous la bannière générique de «l’art outsider», trente-cinq galeries rêvent d’un succès commercial sous le ciel parisien, nourrissant le fantasme d’une création «hors norme» libérée de tout dogmatisme.

Judith Scott (1943-2005), Sans titre, 2003, fibres et objets trouvés, 50,8 x 26,67 x 45,72 cm.
© Creative Growth Art Center

Depuis qu’elle a posé ses valises à Paris en 2013  et depuis 2015 dans l’élégant Hôtel du Duc , la version française de l’Outsider Art Fair tente de se hisser au niveau de son aînée new-yorkaise, qui vient de fêter ses 26 ans. Malgré une fréquentation timide  3 000 visiteurs en 2016 à Paris, contre 12 000 outre-Atlantique , rien n’entame la confiance et la détermination de sa directrice artistique, la francophone Becca Hoffman : «Nous voulons créer une foire différente de celle de New York, avec davantage de galeries européennes proposant des pièces introuvables aux États-Unis». Comme pour venir illustrer son propos : le stand d’une primo-arrivante de cette 5e édition, la Fabuloserie. La galerie, inaugurée l’année dernière par Sophie et Agnès Bourbonnais, dévoilera la collection d’art «hors norme» de feu leur père, l’architecte Alain Bourbonnais. L’homme a correspondu un temps avec Jean Dubuffet, et ouvert un musée pour abriter ses œuvres. De quoi entretenir l’esprit frenchy  et historique  voulu pour la bouture parisienne.
Tropisme français ?
Les ventes, boostées par une fourchette de prix accessibles allant de 1 000 à 100 000 €, «se renforcent d’année en année» commente Becca Hoffman, sans donner plus de précisions. Peut-être pas suffisamment pour motiver la venue dans la capitale des poids lourds du secteur, comme la new-yorkaise Ricco Maresca, mais assez pour susciter l’intérêt de personnalités en vue  du directeur du New Museum Massimiliano Gioni à la styliste et galeriste Agnès b. ou à l’artiste Sophie Calle , croisées au détour d’une allée. Parmi elles, le collectionneur français d’art brut Bruno Decharme, qui y acquiert chaque année une dizaine de pièces. Ses stands de prédilection ? Celui du Creative Growth Art Center (Oakland), qui commercialise les productions d’un atelier dédié aux adultes en situation de handicap et où a été découverte l’artiste trisomique Judith Scott, ainsi que celui, toujours bondé, de l’incontournable galerie du Marché de Lausanne. Cette dernière revient en 2017 avec une sélection de pièces dites «classiques», des dessins proliférants de la peintre-médium britannique Madge Gill (60 000 €) à des créations plus contemporaines, avec les poupées de Michel Nedjar (500 €) ou les architectures obsessionnelles de Diego, montrées pour la première fois par l’enseigne suisse. Autre valeur sûre, l’Andrew Edlin Gallery, où l’on trouve les artistes les plus cotés sur le second marché : Adolf Wölfli et Henri Darger (lequel a marqué les mémoires par son adjudication record de 601 500 €, chez Christie’s en 2014). C’est lui, Andrew Edlin, le président fondateur de Wide Open Arts, qui a racheté la foire en 2012 et initié par la même occasion son exportation à Paris, le berceau de l’art brut. «Nous aimons la manière, exigeante, dont les Français appréhendent l’art», explique le propriétaire de la très sérieuse Cavin-Morris Gallery, qui n’a pas hésité à traverser l’Atlantique pour présenter le travail du Tchèque Lubos Plny. «Mon épouse a même commencé à apprendre le français», s’amuse Randall Morris.
Singulier pluriel
Pour un chasseur exclusif d’art brut comme Bruno Decharme, la variante parisienne, davantage tournée vers «l’art singulier» au sens large  avec ses multiples déclinaisons, de l’art naïf au folk art , n’offre pas d’emblée autant d’opportunités que l’édition new-yorkaise, même si l’on peut «y dénicher, justement, des pépites auxquelles on ne s’attendait pas». Une diversité «fourre-tout» pour les uns, «stimulante» pour les autres, qui trouve son point de fusion dans une certaine «autodidaxie», condition sine qua non de la participation des artistes au salon, qui cependant ne définit pas à elle seule l’art brut, comme le martèle le galeriste parisien Christian Berst. Moins pointue, plus accessible aux portefeuilles débutants que sa parente new-yorkaise, par souvent inégale, la parisienne perd en notabilité ce qu’elle gagne en spontanéité. «Impossible de s’y ennuyer», s’enthousiasme Becca Hoffman. Sous-entendu «à la différence de la FIAC», où prévaut selon elle «une certaine uniformité». Critique que l’on pourrait néanmoins étendre à l’art singulier tel qu’il est collecté, encore fortement limité aux moyens d’expression traditionnels de l’art brut (dessin, objets de récupération) et ce au détriment, par exemple, de la photo ou de la vidéo, médiums aujourd’hui démocratisés.
Effets collatéraux
Du côté des abonnés absents de l’édition parisienne, on compte deux grandes enseignes de l’art brut : Delmes & Zander, qui a préféré intégrer la FIAC, et Christian Berst, lequel remet en cause le concept même de l’événement. Ce type de «foire-ghetto» relève selon lui d’«une vision dichotomique et anachronique du monde». Quand certains, à son image, prônent le dialogue fécond avec l’histoire de l’art, d’autres revendiquent la spécificité d’un champ totalement autosuffisant, au risque d’en instrumentaliser l’existence même. L’outsider art serait-il en passe d’être récupéré politiquement par les détracteurs de l’art contemporain, parlant la langue de l’antisystème, comme cela semble déjà être le cas en marge de l’édition parisienne ? «Ce n’est pas ce que nous ressentons, se défend Becca Hoffman ; des évènements d’importance, comme la Biennale de Venise, et le travail d’institutions reconnues, tels le Brooklyn Museum à New York, le Reina Sofía à Madrid ou encore la Maison rouge à Paris, ont prouvé récemment que la cohabitation était possible.» À l’heure où l’Outsider Art Fair doit fidéliser son public, pour perdurer dans le milieu très concurrentiel des foires off parisiennes, elle pourra difficilement s’exempter de prendre part aux débats idéologiques en vigueur, afin d’éviter, notamment, que ne lui soient associées certaines dérives réactionnaires. Un avenir chargé. 

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