L’or du temps : la photographie, la mer, l’insouciance

Le 08 juin 2021, par Zaha Redman

Sur l’Adriatique, la deuxième édition de la Biennale photographique de Senigallia creuse son sillon, avec une originalité bienvenue dans un univers parfois conventionnel.

Paul Nadar, Un Apache, rue de Lappe, Paris, vers 1902, tirage aux sels d’argent postérieur, 24 18 cm, cachet tardif de l’atelier Nadar.
© S. Plantureux

Une belle plage de l’Adriatique accolée à un centre historique très italien, une idée de photographie détachée des fracas médiatiques ou des caprices à la mode, s’il en reste, tels sont le cadre et les ingrédients de la toute jeune Biennale de photographie de Senigallia. La deuxième édition, celle de l’été 2021, ouvre du 24 au 26 juin avec les vernissages, les conférences, la foire et une vente aux enchères en ligne. La manifestation porte toujours la marque de Serge Plantureux, son directeur et concepteur : son goût des images anciennes mais accessibles, sa préférence pour le noir et blanc, son choix d’une relation intime avec l’image, et son amour de l’Italie, où la modernité a toujours fait les comptes avec un patrimoine exceptionnel. On sent aussi chez Plantureux, un attachement à la tradition, mâtiné d’une volonté de bousculer les hiérarchies établies, culturelles ou marchandes, chose assez rare dans l’univers des manifestations photographiques, plutôt en quête d’images établies ou de vérités tranchantes. La biennale de Senigallia est une passerelle entre le regard parisien d’un expert ouvert, actif à l’international, et la volonté d’explorer la culture photographique italienne et méditerranéenne : une sorte de compromis entre Drouot, Amarcord, et toutes sortes d’exotismes, anciens ou plus actuels, avec un penchant vers l’insouciance. Comme pour beaucoup de festivals, la programmation de Senigallia cultive un ancrage local, avec des propositions italiennes, mais aussi des tropismes internationaux, ceux de Plantureux : Mario Giacomelli (1925-2000), le maître tutélaire, est toujours de la partie, avec d’autres comme Mario Cresci ou Nino Migliori. Pour les ouvertures internationales, on trouve la Russie, l’Afrique du Nord et sub-saharienne, le Mexique, la Colombie, et bien entendu Paris et la France. On y découvre des photographies anciennes et des pratiques contemporaines ancrées dans le daguerréotype, on croise les figures de Pasolini et du Caravage. Et comme pour la première édition, la foire réunira une quinzaine de marchands, sur le beau site de l’ancien marché de Senigallia. Encore un petit détail : on y trouve quantité de glaciers artisanaux, qui valent le détour. « L’or du temps », l’exposition de Mario Cresci (né en 1962), résonne parfaitement avec l’esprit de la Biennale. Elle revisite deux passés, celui de la photographie fin dix-neuvième et celui des marbres antiques. L’artiste est connu pour ses expérimentations photographiques, la décomposition des procédés de prise de vue et de tirage, ses installations inhabituelles.
 

Patrizia Lo Conte, Gemelle Vittoria e Margherita, Senigallia, 2020, impression digitale Fine Art, 90 x 60 cm. © Patrizia Lo Conte
Patrizia Lo Conte, Gemelle Vittoria e Margherita, Senigallia, 2020, impression digitale Fine Art, 90 60 cm.
© Patrizia Lo Conte


Expérimentations photographiques
Avec « L’or du temps », Cresci interprète les portraits féminins du photographe florentin Nunes Vais, proche de Gabriele D’Annunzio et des futuristes, empreints d’une sensualité et d’un érotisme évidents. Il reprend aussi les images photographiques de marbres anciens, conservées dans les archives d’État. Son exploration, plutôt baudelairienne, vise les capacités photographiques à préserver la vie et se veut, en même temps, un dévoilement ludique des codes et des limites des images. De Nino Migliori (né en 1927), autre expérimentateur, touche-à-tout optimiste, la Biennale propose la série consacrée au site troglodyte tunisien de Tataouine. Par le biais des formes primitives, Migliori met en avant l’écriture architecturale et spatiale, le rapport de ces volumes aux corps humains, et la dimension cosmique des lieux. Parmi les autres accrochages italiens, on trouve une série extraite des archives d’Enzo Scuro, un photoreporter de Bologne, un dialogue Mario Giacomelli - Pino Dal Gal (né en 1936) sur un thème très actuel – l’abattage des animaux –, ainsi que les œuvres de quelques artistes contemporains. Comme la série Tataouine, et toujours en Afrique, Soudan An Nour de Claude Iverné (né en 1963) et, sur un registre proche, Déserts habités de John R. Pepper (né en 1962), exposent la relation complexe des hommes aux espaces naturels. Philippe Séclier (né en 1958), lancé sur les traces de Pasolini, revisite un reportage produit par l’écrivain et cinéaste, à la fin des années 1950, sur les plages italiennes. Une autre errance, d’un autre genre mais toujours très méditerranéenne, celle du Caravage, est imaginée par Michel Collet (né en 1949). Les portraits des Romanov de Pierre Gilliard (1879-1962), accolés à des images du quotidien pétersbourgeois pendant l’été 1917, des vues nocturnes anciennes de la capitale mexicaine au milieu des années 1920, un reportage sur le quotidien des FARC en Colombie, deux ensembles, l’un signé Georgette Chadourne (1899-1983), l’autre produit par Mirjam Schwarz (1924-2005), des daguerréotypes modernes de Jérôme Monnier (né en 1963) et Mike Robinson (né en 1962) complètent ce programme éclectique et séduisant.

 

Michel Collet, Dernière vision du Caravage avant la mort, 1996, tirage argentique, 30 x 40 cm. © Michel Collet
Michel Collet, Dernière vision du Caravage avant la mort, 1996, tirage argentique, 30 40 cm.
© Michel Collet
à voir
IIe Biennale de Senigallia, trente expositions et Photo Fair dans une dizaine de lieux de la ville.
Du 24 au 26 juin 2021.
biennaledisenigallia.it
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