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­­La Fondation Alinari, un pari prodigieux

Publié le , par Ezra Nahmad

Avant son installation à la villa Fabbricotti, à Florence, le plus ancien fonds photographique du monde a dû inventer un nouveau biotope culturel. Un modèle original.

­­La Fondation Alinari, un pari prodigieux
Fratelli Alinari, Villa Fabbricotti à Florence, 1894, négatif sur plaque de verre, 21 27 cm (détail).
© Archivi Alinari, Firenze

Lorsque les archives Alinari ont été acquises par le Conseil régional de Toscane, fin 2019, le nouveau propriétaire de ce fonds photographique a dû avoir le vertige au vu de la masse des documents qui lui revenaient : images positives, négatifs, appareils anciens et daguerréotypes, livres, albums et catalogues en tous genres… D’aucuns ont peut-être alors songé aux Fictions de Jorge Luis Borges, en particulier à sa bibliothèque de Babel, à la fois si rationnellement organisée et tellement obscure, ou au monde de Tlön, logé dans un trou noir insaisissable. Si le Conseil régional n’ignorait pas que les archives Alinari comprenaient plus de cinq millions de documents – 1,65 million de négatifs, 470 000 négatifs sur verre, 700 000 images d’archives, 420 000 diapositives couleur, 26 000 reproductions d’art, 25 000 livres et revues et plusieurs centaines d’appareils anciens –, dont une partie seulement est cataloguée, il doit dorénavant s’atteler à une mission unique en son genre : tout inventer et faire du «sur-mesure», car il n’existe aucun modèle adéquat pour l’aider dans cette tâche. Il faut dire que, en Italie, aucun grand musée dédié à la photographie n’a encore vu le jour. Le pari est courageux, notamment parce qu’il va à l’encontre de politiques de privatisations patrimoniales, toujours en vogue.
 

Peck, Samuel & Co., Portrait d’homme, vers 1855, daguerréotype, 7,2 x 5,8 cm. © Archivi Alinari - Collezione Oggetti Unici, Firenze
Peck, Samuel & Co., Portrait d’homme, vers 1855, daguerréotype, 7,2 5,8 cm.
© Archivi Alinari - Collezione Oggetti Unici, Firenze
Paolo Crisanti, cadre en bois avec cinquante-sept ambrotypes, vers 1860.
Paolo Crisanti, cadre en bois avec cinquante-sept ambrotypes, vers 1860.

























La modernisation d'un fonds ancien
Claudio De Polo, à la tête de Fratelli Alinari depuis 1983, avait modernisé une entreprise qui battait de l’aile plus d’un siècle après sa création en 1852 (voir Gazette n° 31 de 2019, page 166), en engageant également une politique d’acquisitions inédite. Il se peut que cette croissance accélérée, excessive et dangereuse pour certains, inévitable pour d’autres, ait précipité la vente de l’entreprise pour 12 M€ : une valeur monétaire toute relative du fait du caractère inaliénable de ce fonds, le plaçant automatiquement dans une sphère différente que celle du marché. Sa cession à une collectivité locale a engagé Alinari sur une nouvelle voie, patrimoniale et publique, et dans d’autres systèmes de conservation et de valorisation. Le nouveau propriétaire a acquis non seulement le patrimoine matériel et numérique, le nom et l’enseigne, mais aussi les espaces et domaines créés sur le Web. Dès février 2020, la Région met sur pied un comité scientifique, chargé de rédiger un cahier des charges, ainsi qu’un plan stratégique de développement. En juillet de la même année naît la Fondazione Alinari per la fotografia (FAF), nouveau nom des archives. Trois mois plus tard, Giorgio Van Straten en devient le président : il a siégé à la Rai, au Maggio Musicale Fiorentino, à la Biennale de Venise, a dirigé l’Institut culturel italien de New York. Il connaît le ministère dédié à la culture et le milieu florentin, et est réputé être un homme pragmatique. Mi-février 2021, devant la presse et les médias, il présente le projet, son nouveau siège, la villa Fabbricotti à Florence et sa nouvelle directrice, Claudia Baroncini. «Notre souci premier, explique celle-ci, a été de sauvegarder les licences commerciales autour du fonds historique et de tous les autres». En effet, Alinari possède, héberge et gère, outre son ensemble initial, près de cent cinquante collections photographiques, achetées ou léguées, comme les fonds Von Gloeden, Roster ou Maraini. La reconduction immédiate des contrats préserve le petit matelas financier et la fenêtre commerciale. La nouvelle fondation veut d’emblée agir sur plusieurs fronts, sans attendre la grande inauguration prévue pour 2023 : «Pendant la phase des travaux, nous avons voulu, dit Claudia Baroncini, dialoguer avec le public, organiser des expositions, des colloques et des événements, non seulement pour faire connaître la nouvelle fondation mais pour la projeter immédiatement dans sa nouvelle vie, éviter les temps morts». La priorité de la nouvelle entité, sur laquelle on ne dispose pas de vue organique d’ensemble, vise à cartographier correctement le fonds. Des catalogues existent, des numérisations ont été effectuées, mais sans stratégie globale. L’exercice est d’autant plus complexe que les collections sont provisoirement stockées à Calenzano, à une dizaine de kilomètres de Florence, dans les locaux d’Art Defender – une société spécialisée dans le transport et la sécurisation des œuvres d’art. La technique adoptée pour cette cartographie, empruntant à la géologie, est celle du «carottage» : des morceaux des collections sont prélevés, décrits, analysés, catalogués par une équipe de spécialistes. Parallèlement, une campagne de restauration a été initiée autour des œuvres uniques et non reproductibles – comme les daguerréotypes, les ambrotypes, soit environ 3 000 pièces –, en partenariat avec l’Opificio delle pietre dure, basé à Florence et l’un des plus grands organismes de restauration d’œuvres d’art.
 

Giorgio Roster (1843-1927), Diatomées, catégories génériques, 1888,photomicrographie, diapositive sur plaque de verre, 8 x 9 cm.  
Giorgio Roster (1843-1927), Diatomées, catégories génériques, 1888,
photomicrographie, diapositive sur plaque de verre, 8 
cm.

 

Un lieu historique
Futur siège de la Fondation Alinari, la villa Fabbricotti est située près du centre historique florentin. C’est une construction très ancienne, remaniée au XIXe siècle, au cœur d’un vaste parc. Son aménagement prévoit une bibliothèque accessible au grand public, des auditoriums, des espaces de conservation, et peut-être des laboratoires. La mise en valeur scientifique du patrimoine en est le principal objectif, mais l’ouverture aux jeunes, aux étudiants et aux habitants des quartiers alentour est aussi une priorité. La fondation disposera par ailleurs de son propre musée, également au cœur du centre historique – tout près de la basilique Santa Maria Novella –, où doit surgir un nouveau pôle culturel, fort notamment d’un musée dédié à la langue italienne. L’organigramme en lui-même est à ce jour relativement modeste : il ne comprend qu’une vingtaine de personnes, mais, outre le recours à des consultants et experts autour de missions ciblées, de multiples partenariats ont été mis en place. Claudia Baroncini décrit le déploiement de ces opérations avec un enthousiasme évident, ainsi qu’une forme de confiance. Son caractère y est assurément pour quelque chose, mais les soutiens et les nombreuses collaborations avec les universités – de Sienne, Viterbe et Florence –, les musées ou cinémathèques pour le montage d’expositions –conçues comme de sérieux outils de catalogage de certaines parties du fonds d’archives –, lui ouvrent des perspectives encourageantes. Un accord a par exemple été établi avec le musée Galileo de Florence, autour des archives du scientifique Giorgio Roster, riches en images d’anatomie, de cytologie et d’astronomie. Quant aux soutiens financiers, outre un budget annuel de 600 000 € garanti par la Région sur la période 2020-2023, ils arrivent graduellement : la Cassa di Risparmio (caisse d’épargne) de Florence s’engage à hauteur de 120 000 € pour 2022 ; Calliope Arts, une fondation londonienne, participe à la restauration et la valorisation du travail des femmes photographes à raison de 30 000 € ; le ministère de la Culture a versé de son côté près de 40 000 € pour la restauration des objets uniques, et étudie d’autres dossiers. La Commune couvre les frais d’aménagement du musée et la Région, outre sa dotation triennale, ajoute 110 000 € dédiés à la conservation auprès d’Art Defender. Le modèle de développement ouvert privilégié ici, autorisé par des circonstances inédites qui laissent beaucoup d’options, repose sur une équation simple : patrimoine unique + moyens mesurés = création de multiples passerelles d’action, déployées avec un maximum de partenaires. Assurément réfléchi, original mais non dénué de risques, il tranche avec les schémas connus, plus autocentrés et souverains. Il semble d’ores et déjà impulser une dynamique stimulante, locale, mais qui ne manquera pas d’être scrutée dans les milieux culturels au-delà des frontières italiennes. Et pas seulement à cause de ses logiques de montage : la conservation et la valorisation des grandes masses photographiques pose encore de nombreux défis.

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