L’or de l’Empereur

Le 29 avril 2021, par Mylène Sultan

Particulièrement bien dotée en pièces et médailles napoléoniennes, dont quelques-unes bientôt exposées à La Villette, la collection numismatique de la Banque de France raconte vingt-cinq siècles d’histoire.

Médaille dite « de la Banque de France », 1809, or, 68 mm, 264 g, gravée par Pierre Droz (1746-1823), allégorie de la Banque de France au revers, ancienne collection personnelle de l’Empereur.
© Cécil Mathieu - Banque de France

Évidemment, pour pénétrer dans le Saint des Saints, il convient de montrer patte blanche : troquer sa pièce d’identité contre un badge, traverser un sas de sécurité blindé, longer de larges couloirs, s’enfoncer dans les sous-sols de l’édifice pour enfin se retrouver devant une mystérieuse double porte rouge. Une fois repéré l’emplacement des serrures, artistiquement dissimulé sous des coques ouvragées, la clé jaune puis la clé noire actionnées dans un certain sens – chacune détenue par une personne différente –, le verrou cède. Les lourds battants de 1 850 kilos d’acier s’ouvrent sur une immense salle déserte, faiblement éclairée : le lieu secret où la Banque de France abrite ses trésors. Face aux rares visiteurs se trouvent un monumental cadran d’horloge – pour rappeler que comme disait Benjamin Franklin, time is money ? –, une balance à peser les sacoches et deux profondes pelles à pièces. Longtemps, c’est à cette salle souterraine, conçue dans les années 1930 par l’architecte Alphonse Defrasse, que les épargnants fortunés ont confié leurs valeurs. Depuis une dizaine d’années, l’espace a été transformé en un musée confidentiel. Le long des murs, un rang uniforme d’armoires abrite des objets rares. C’est de l’une d’elles, compartimentée en petits coffres, qu’Arnaud Manas, chef du service du patrimoine et des archives (voir l'article Arnaud Manas et les secrets de la Galerie dorée de la Gazette no 31 du 14 septembre 2018, page 156), sort un plateau de velours contenant les médailles personnelles de Napoléon.

Médailles napoléoniennes présentées sur un tapis de 2 021 napoléons pour l’exposition à la Grande Halle de La Villette. Au premier plan, l
Médailles napoléoniennes présentées sur un tapis de 2 021 napoléons pour l’exposition à la Grande Halle de La Villette. Au premier plan, le jeton de présence octogonal avec la figure de Minerve est l’unique exemplaire frappé en or. Il représente la devise de la Banque, « La sagesse fixe la fortune ».
© Cécil Mathieu - Banque de France


Napoléon, l’homme des médailles
«L’Égypte conquise» (1798), «Couronnement et sacre» (1804), «Serment de l’armée d’Angleterre au camp de Boulogne» (1804), «Bataille de la Moskova» (1812)… Ces pièces précieuses impressionnent par la perfection de leur dessin, étant de fait signées des meilleurs graveurs de l’époque – Brenet, Andrieu, Jeuffroy ou Droze –, et par leur brillance, intacte car n’ayant jamais circulé. «Comme Louis XIV, et plus encore les empereurs romains, Napoléon affectionnait ces symboles qu’il offrait comme cadeaux diplomatiques ou en récompense, rappelle Arnaud Manas. En quinze années au pouvoir, il en a fait frapper plusieurs centaines. Nous en conservons une quarantaine, acquises notamment lors de la grande vente organisée par la banque Leu, à Zurich, en 1974 et 1975.» Conseillé par Vivant Denon, surintendant des Beaux-Arts, le Premier consul puis Empereur voit en ces médailles un outil de propagande idéal. Celles de bronze sont largement distribuées, notamment aux soldats voire aux badauds, par exemple lors des festivités de son mariage avec Marie-Louise d’Autriche. «Napoléon y apparaît en stratège, en conquérant, mais aussi en édificateur, commémorant les événements qui apportent prospérité et grandeur à la France», souligne Paul Froment, conservateur au département de Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Celles de métal précieux sont frappées en très peu d’exemplaires. Outre leur valeur intrinsèque – de 56 à 260 grammes d’or pur chacune –, elles ont aujourd’hui une inestimable valeur. «Elles sont uniques, assure Paul Froment. Même la BnF n’en a pas : les trois quarts des médailles napoléoniennes qui y étaient conservées au titre du dépôt légal furent volées lors du cambriolage de 1831.» Une collection remarquable À côté de ces raretés, bientôt visibles à La Villette au sein d’une grande exposition marquant le bicentenaire de la mort de l’Empereur — organisée avec la RMN - Grand Palais —, la Banque de France possède une impressionnante collection de napoléons de toutes époques, tous styles, tous ateliers. Et un très riche ensemble de monnaies : 30 000 au total, dont les plus anciennes remontent au VIe siècle av. J.-C. Voici donc Cyrus le Grand, le fondateur de l’Empire perse achéménide, gravé sur un hémistatère d’argent, Xerxès Ier, de la même dynastie et figuré sur une darique en archer, le beau profil de Philippe II de Macédoine, qui circula tout autour du bassin méditerranéen, un tétradrachme présentant au revers la chouette d’Athéna, ou encore un statère d’or des Parisii — l’une des plus belles du monnayage gaulois, qui fascinait les surréalistes. Le voyage dans le temps se poursuit avec les sesterces de bronze de Néron, Marc Aurèle et Commode face à face, Constantin le Grand… Voici ensuite le monogramme de Pépin le Bref apposé sur un denier d’argent – l’une des premières monnaies émises par Charlemagne –, le gros tournois de Saint-Louis, le petit royal de Philippe le Bel – celui qui fit scandale en abaissant le titre des monnaies d’argent –, le merveilleux agnel d’or de Charles IV, mais aussi le franc «à cheval» de Jean II le Bon, destiné à payer la rançon du roi lorsqu’il fut fait prisonnier par les Anglais après la défaite de Poitiers. «Cette collection est remarquable, estime Jean-Yves Kind, en charge des monnaies françaises à la BnF. Il y a de très beaux exemplaires de pièces inédites.»

 

Royaume de Lydie (Turquie), vers 550-520 av. J.-C. Statère dit « créséide » en or, l'une des plus anciennes monnaies de la collection de l
Royaume de Lydie (Turquie), vers 550-520 av. J.-C. Statère dit « créséide » en or, l'une des plus anciennes monnaies de la collection de la Banque de France, actuellement exposé à Citéco.
© Philippe Jolivel - Banque de France


Faux et raretés
On y trouve aussi quelques faux prodigieux, comme ces «deniers d’Hugues Capet» réalisés par le génial Louis Farigault (1860-1942), personnage haut en couleur, artiste et collectionneur d’une habileté redoutable, qui eut l’intelligence de proposer humblement aux plus grands experts les chaînons manquants des collections. «Il ajoutait une marque ou en créait de nouvelles, relate Jean-Yves Kind, affirmant avoir trouvé ces pièces par hasard.» La Banque de France a récemment appris qu’une bonne douzaine de ses pièces étaient des faux, ou plutôt de vrais Farigault ! «C’est entre 1920 et 1926 que le gros de nos achats en numismatique a été réalisé, explique Arnaud Manas, à un moment où la fin de la libre convertibilité de l’or poussa l’institution à rechercher de nouveaux placements». La Banque investit donc dans les œuvres d’art (voir l'article 
Les trésors cachés de la Banque de France de la Gazette n° 10 du 12 mars, page 226), l’immobilier, mais aussi les monnaies. À cette époque, un embryon de médaillier existe déjà. Il a été créé au début des années 1870, quand les Français souhaitant participer à l’indemnité de guerre exigée par la Prusse ont échangé leur épargne sonnante et trébuchante contre des emprunts d’État. «Nos caissiers ont mis de côté les monnaies médiévales et les vieux louis bien conservés, qui ont constitué le fonds de notre collection», précise Arnaud Manas. D’autres épisodes du feuilleton monétaire national sont venus enrichir ces ensembles. Témoin l’emprunt Pinay, émis en 1952 et 1958, auquel les Français adhérèrent massivement et qui permit à la Banque de France de récolter 186 tonnes d’or, dont un infime pourcentage de pièces transmises de génération en génération – la perspective d’un rendement à 3,5 %, indexé sur l’or et exempté de droits de succession, ayant fait sortir les bas de laine. La Banque nationale possède également quelques inédits très particuliers, qui n’ont jamais été mis en circulation. C’est le cas du 100 francs or Bazor, dernier de son espèce, frappé en 1935 et 1936 à treize millions d’exemplaires et refondu quelques années plus tard.

Statère de Philippe II de Macédoine (359-336 av. J.-C.),or, 8,58 g. © Philippe Jolivel - Banque de France
Statère de Philippe II de Macédoine (359-336 av. J.-C.),
or, 8,58 g.
© Philippe Jolivel - Banque de France


Échecs et curiosités
Ainsi également de billets dessinés, maquettés, imprimés et finalement pilonnés : le 500 francs «Colbert», mis de côté quand les Américains débarquèrent avec leurs billets verts libellés en francs ; celui au portrait d’Anne de Bretagne, créé par Pierrette Lambert en 1986 et dont on s’aperçut après impression qu’il ne respectait guère les signes de sécurité ; le 200 francs figurant les frères Lumière, enfin, annulé en 1995 quand le journal La Montagne eut révélé que les deux ingénieurs avaient été décorés de l’ordre de la Francisque… On y découvre enfin de petits trésors inattendus : la médaille d’or gravée d’incantations magiques, imaginée par un Américain qui en offrit un exemplaire à Roosevelt et à Churchill durant la Seconde Guerre mondiale. Ou ce billet de 100 francs que Picasso dessina à la demande de sa fille aînée : de l’argent pour de vrai, aux effigies de la France et de Sully, en taille réelle, avec un recto et un verso, pour que Maya puisse jouer à la marchande. 

à voir
«Napoléon», Grande Halle de La Villette, 211, avenue Jean-Jaurès, Paris XIXe, tél. : 01 40 03 75 75
De la réouverture des musées jusqu’au 24 décembre 2021.
www.lavillette.com www.grandpalais.fr
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