L’antre de l’excellence

Le 24 novembre 2016, par Alexandre Crochet

Pour ses 10 ans, la Carpenters Workshop Gallery a ouvert son méga-atelier de Roissy, concentré de savoir-faire français et de technologie au service d’une pléiade d’artistes internationaux.

Travail de patine sur une pièce de Wendell Castle (né en 1932), à l’atelier métal.
Courtesy Carpenters Workshop Gallery

C’est à Mitry-Mory, en pleine campagne mais pas très loin de l’aéroport de Roissy, que la Carpenters Workshop Gallery a implanté ses ateliers. En guise de mise en bouche trône, devant cette ancienne usine d’encre aux allures high-tech, la sculpture habitable évoquant des igloos (The Original Dwelling) conçue par l’atelier Van Lieshout et montrée au rez-de-chaussée de Design Miami/Basel 2015, dans la section «At Large». La galerie, qui souffle ses dix bougies cette année, voit justement les choses en grand, au diapason de sa spectaculaire progression marquée par une présence régulière dans les plus grandes foires, notamment à Londres, Miami ou Bâle. Pendant la FIAC, ce mastodonte du design contemporain a pour la première fois ouvert les portes de ce lieu hors normes à un public choisi, impatient de découvrir l’envers du décor : comment sont réalisées ces pièces de mobilier toujours plus impressionnantes, signées des frères Campana, de Nacho Carbonell, de Rick Owens ou de Wendell Castle, pour n’en citer que quelques-uns ? Car depuis deux ans, l’enseigne dispose en propre d’une surface de plus de huit mille mètres carrés dédiés à la production. Le moteur d’une superstructure qui comprend des espaces commerciaux à Londres, à Paris et, depuis 2015, à New York, à quelques encablures s’il vous plaît du MoMa. L’incarnation d’une success story… à la française. 2006 : deux amis d’enfance, Loïc Le Gaillard et Julien Lombrail, lancent dans la capitale anglaise une galerie baptisée «Carpenters Workshop», «l’atelier du charpentier», usage originel des lieux. Ils ne se doutent pas encore que ce nom prendra tout son sens des années plus tard, quand ils ouvriront le «Workshop Roissy».
Une pléiade d’artisans chevronnés
Mais pourquoi s’être lancé un pareil défi, avoir mis sur pied une chaîne de savoir-faire de haut vol, soient vingt-deux artisans au service exclusif de la trentaine de designers qu’ils représentent ? «Quand Landowski, la fonderie historique des frères Giacometti, a déposé le bilan, nous avions avec eux un important carnet de commandes. Nous nous sommes retrouvés hébétés, démunis, à la merci de telles situations. Notre business global dépendait de nano-ateliers fragiles financièrement. Si l’un disparaissait, c’est toute la chaîne qui se bloquait», raconte Loïc Le Gaillard. L’idée germe alors de créer une structure ad hoc, quelque part entre les méga-ateliers d’artistes, tels ceux de Jeff Koons ou Murakami, et l’artisanat d’art de haut niveau des ensembliers de l’époque art déco. «Nous souhaitions avoir sous la main de grands professionnels capables de discuter avec les fonderies, vérifier la qualité, ou achever une pièce», poursuit Loïc Le Gaillard. Le duo, qui connaissait bien les artisans de la fonderie Landowski, a proposé à plusieurs d’entre eux de les rejoindre. «Nous leur avons donné les moyens de travailler, pour être plus optimaux», confirme son associé. Ce sont ces professionnels chevronnés, parfois avec trente ans de métier, qui ont installé les lieux à leur guise. Certains designers ont leur atelier sur place, comme la mère de Julien Lombrail, la créatrice Ingrid Donat, ou bien Wonmin Park. «Les Campana viennent et font des sessions de quarante-huit ou soixante-douze heures, où tout le monde est à leur service. C’est très efficace», ajoute Julien Lombrail. L’autre avantage est de concentrer en un même endroit le stockage, la production, la logistique et le studio photo, réduisant les allers-retours, les déplacements, le risque d’abîmer une pièce. Le gain de temps et d’efforts est considérable, d’autant que le design reste synonyme de productions volumineuses et parfois lourdes. Près de trois cents pièces sont vendues par la galerie chaque année. «En multipliant les étapes, on multiplie les problèmes potentiels. Il faut être ultra-rigoureux à chacune d’entre elles. Pendant huit ans, nous avons travaillé avec des prestataires extérieurs ; c’est très compliqué de synchroniser.»

 

La créatrice Ingrid Donat dans son atelier, travaillant le moulage à la cire perdue de l’une de ses pièces. Courtesy Carpenters Workshop G
La créatrice Ingrid Donat dans son atelier, travaillant le moulage à la cire perdue de l’une de ses pièces.
Courtesy Carpenters Workshop Gallery

L’excellence des arts décoratifs
Tout commence à l’atelier moulage. Les différents éléments d’un meuble sont traduits en autant de matrices. Les moules sont ensuite envoyés dans des fonderies en Europe. À leur retour, direction l’atelier du métal pour le travail de ciselure, de patinage et d’assemblage. Dans un coin, Thierry assemble les traverses d’une table d’Ingrid Donat. Dans un autre, Guillaume, un masque sur les yeux, applique du nitrate de fer, qui donne une patine brune à un siège-sculpture de Wendell Castle – doyen des designers, vivant aux États-Unis. Armé d’un chalumeau, il accélère le processus d’oxydation. Mais, précise-t-il, «il faut des dizaines de couches pour arriver à la teinte finale. La cire donnera ensuite la brillance». Rien d’étonnant à ce que le délai d’attente à la commande soit parfois de trois mois ! Sur une table, une extravagante enfilade de Vincent Dubourg, à intérieur miroitant et extérieur partiellement éclaté, comme s’il avait reçu un coup de poing, attend la finition. Après l’atelier bois, où sont réalisés les tiroirs ou les meubles dans ce médium, suit l’atelier de parchemin. Là, Andrzej, qui a travaillé d’abord avec Ingrid Donat avant de rejoindre ce lieu de production multiple, étale une peau de chèvre avec un outil traditionnel en os. Ici, comme à d’autres étapes, le processus s’inscrit clairement dans la lignée des arts décoratifs français de l’entre-deux-guerres, synonymes d’excellence. Un peu plus loin, l’atelier de tapisserie aligne des tissus où chaque fil est teint à la main, mais aussi des peaux de poissons qui, bientôt, connaîtront un nouveau destin en habillant portes de buffets ou fauteuils… Dans l’atelier des cires attendent des myriades de formes. Après une succession de salles bien tenues, loin des ateliers encombrés et poussiéreux d’antan, la fin du parcours présente un show-room sous forme de salons, mettant en situation lampes, chaises, tables et guéridons. Ce n’est qu’après avoir suivi ce cheminement, observé les artisans en action – une quinzaine se penchent avec dextérité sur chaque pièce, une vingtaine de personnes au total travaillant dans les ateliers et le stockage –, que le visiteur prend pleinement conscience de ce qu’a accompli la main de l’homme. Ce type de créations contemporaines se situe à la frontière de l’art et du design, mais les pièces sont bel et bien des œuvres originales, produites en éditions de 8 + 4, à l’instar des sculptures, quand il ne s’agit pas de commandes uniques. Le secret ne réside pas seulement dans la forme, souvent bluffante, le trait du designer, mais sans doute à part égale dans le travail de la matière, digne du grand artisanat d’art français.

 

Travail de finition sur une pièce de Wendell Castle (né en 1932), à l’atelier métal. Courtesy Carpenters Workshop Gallery
Travail de finition sur une pièce de Wendell Castle (né en 1932), à l’atelier métal.
Courtesy Carpenters Workshop Gallery

Toujours plus original, toujours plus innovant
«On laisse aux artisans du temps pour la recherche, par exemple pour réaliser des moulages double face hyper fins. On arrive à un degré maximal de sophistication, que l’on développe et met au service de notre écurie d’artistes», confie Julien Lombrail. Pourquoi montrer les lieux, révéler une partie des secrets et processus de fabrication ? «Nous sommes devenus une machine de guerre, mais notre workshop est aussi un outil marketing et commercial important, explique Loïc Le Gaillard. Les collectionneurs nous disent : «Je connais bien votre galerie, mais nous aimerions voir ce qui se passe derrière.» Le cas typique est celui du client américain qui atterrit au Bourget, nous dit qu’il n’a que cinq minutes. Nous le conduisons jusqu’ici et finalement, il s’écrie «oh my God !» et reste deux heures à tout voir. C’est une expérience magique.» En plus d’humaniser un processus qui autrement échappe au commun des mortels, la démarche s’apparente à certaines habitudes du monde du luxe, quand les meilleurs clients peuvent choisir leur finition et jeter un œil sur leur commande en cours. En suivant les étapes de transformation de l’objet, de sa naissance à son achèvement, «le phénomène d’appropriation est renforcé», conclut Loïc Le Gaillard. Le sentiment d’exclusivité, qui permet de cibler les amateurs fortunés d’art contemporain, également.

À VOIR
«Nacho Carbonell, Forest», Carpenters Workshop Gallery,
54, rue de la Verrerie, Paris IVe, tél. : 01 42 78 80 91.
Jusqu’au 17 décembre 2016.
www.carpentersworkshopgallery.com


À SAVOIR
Les ateliers de Roissy de la Carpenters Workshop Gallery se visitent sur rendez-vous
jusqu’au 16 décembre 2016.
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