Kamel Mennour, le meneur de jeu

Le 10 octobre 2019, par Sylvie Blin et Céline Piettre

Vingt ans que le Parisien occupe le terrain de l’art contemporain, poursuivant un but unique : faire de sa galerie la meilleure, en s’autorisant quelques incursions du côté de l’art ancien.

Kamel Mennour.
© Kamel Mennour

Que représente pour vous cet anniversaire et comment comptez-vous le célébrer ?
C’est le constat d’une réussite, mais aussi l’opportunité de se remettre en question. Il y aura la publication d’un livre de récits chez Gallimard, dans lequel des intervenants vont raconter vingt ans de Kamel Mennour à Paris, et d’un autre ouvrage, d’images celui-ci, chez Hatje Cantz. Je ne veux pas tout dévoiler…
En 2012, vous décriviez votre galerie comme un maillage entre talents émergents et artistes reconnus. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Nous avons une écurie assez cohérente. Le parti pris de l’exposition «Été indien» (présentée le mois dernier rue Saint-André-des-Arts, ndlr) était de montrer nos artistes ayant entre 27 et 40 ans, comme Camille Henrot, Latifa Echakhch, Neïl Beloufa… Nous nous intéressons aussi à des talents consacrés, comme Lee Ufan et Anish Kapoor, et de plus en plus à des artistes disparus, puisque nous allons travailler bientôt avec un nouvel estate. Je souhaite que la galerie balaie une certaine histoire de l’art, soit par le biais d’un focus sur un artiste, soit par celui d’une confrontation, comme en juin dernier le dialogue entre le Caravage et Buren. L’identité de la galerie va évoluer dans cette direction.
Pourquoi exposer le Caravage du cabinet Turquin en face d’une production originale de Buren ?
Il s’agit d’un concours de circonstances. On est venu me trouver pour me proposer un projet, un peu différent de ce qu’on a finalement imaginé, puisqu’au départ il n’était pas question de présenter le tableau à la galerie. J’ai très vite pensé à Buren : je voulais un artiste qui puisse dialoguer avec l’histoire et l’architecture du lieu. Il a ensuite fallu le convaincre, et travailler dans l’urgence. Là où Turquin est courageux, c’est d’avoir fait une incursion dans un territoire qu’il ne connaissait pas du tout. De mon côté, je me suis fait plaisir : j’ai invité des collectionneurs, la classe de première de mon fils… Une galerie, c’est aussi ça : organiser des conférences, des confrontations. Il faut de la vitalité.
Vous avez suscité des réactions assez vives…
Oui, c’est le jeu. À l’étranger, tout le monde était bluffé de la tentative. Je serais curieux de savoir ce que le microcosme de l’art ancien en a pensé en France. J’ai vu deux mondes étrangers l’un à l’autre se côtoyer pendant quelques jours. Mon métier, c’est peut-être aussi de désenclaver des catégories. J’ai d’ailleurs reçu beaucoup de propositions après cette présentation, comme de participer à la Biennale Paris. Mais j’ai refusé, je m’y serais senti comme un intrus. Je me souviens de la Biennale des antiquaires à sa grande époque : c’était un phare. C’est dommage que les antiquaires français se déchirent entre eux. À la FIAC, même quand ça allait mal, les marchands français étaient solidaires.
Doit-on s’attendre à d’autres incursions du côté de l’art ancien ?
Une galerie doit rester vivante, quitte à être à contre-courant. J’ai déjà collaboré avec Christie’s, la galerie Kraemer, qui m’avaient proposé de faire dialoguer des pièces anciennes et contemporaines. Dans l’histoire de la galerie, il y a eu la photographie, l’art contemporain, celui un peu plus moderne, et maintenant une envie de naviguer dans d’autres eaux. L’art tient du désir, de la nourriture céleste. Quand je suis en mal d’inspiration, je vais au Louvre voir le Sardanapale… Je peux passer trois heures devant une œuvre comme La Ronde de nuit au Rijksmuseum.

 

Stand de la galerie Kamel Mennour, «Stone», à l’édition 2019 de la Tefaf Maastricht.
Stand de la galerie Kamel Mennour, «Stone», à l’édition 2019 de la Tefaf Maastricht.© Alicja Kwade - Photo Sebastiano Pellion di Persano - Courtesy the artists and Kamel Mennour, Paris/London

Comment s’est déroulée votre première participation à une foire d’art ancien comme la Tefaf ?
Très bien ! Nous sommes allés à la Tefaf Maastricht et à celle de New York et allons y retourner. À New York, on a fait un solo show de Bertrand Lavier, dont la foire a choisi l’une des œuvres pour ses bannières sur la Cinquième Avenue : vous imaginez comme j’étais fier ! On y a rencontré tous les collectionneurs, les trustees du MET et du MoMA. J’aime particulièrement la dimension intime de cette manifestation. Pour Maastricht, notre stand était articulé autour du matériau minéral, avec des pièces très précieuses, de Jean Arp à Alicja Kwade. La foire a l’ambition d’ouvrir le spectre à l’art plus récent : on était une douzaine de galeristes d’art contemporain.
On vous a vu également au Liban pour la Beirut Art Fair : une première pour la galerie…
L’une de mes directrices, d’origine libanaise, connaît déjà un certain nombre de collectionneurs sur place, comme Tony Salamé, qui a ouvert une fondation à Beyrouth et avec qui on travaille beaucoup. Il existe une diaspora libanaise très importante qui réside à New York, Paris et Londres.
Que représente pour vous la FIAC aujourd’hui ?
Nous avons ouvert en 1999 et avons eu la chance d’y participer l’année suivante. À l’époque, la FIAC était moribonde. Je me souviens d’ailleurs que Beaux-Arts titrait «Est-ce que la foire est morte ?». Dès 2003, j’ai fait partie du «comité de reconstruction». On est reparti de zéro. Aujourd’hui, la FIAC est un événement incontournable. Elle a fait de Paris une ville de nouveau désirable. Certains la privilégient même à Frieze, d’autant plus avec la menace du Brexit…
Redoutez-vous justement la sortie de l’Union par le Royaume-Uni, comme votre confrère David Zwirner, qui a décidé de s’installer à Paris ?
Oui, mais nous conservons notre espace à Londres et allons tenter de tenir le cap. Zwirner est un grand galeriste. Il s’agit d’une très bonne nouvelle pour Paris, un signe fort. J’ai beaucoup de bienveillance à l’égard de mes confrères. Il faut être plusieurs pour pouvoir irradier.
Quel artiste a été le plus difficile à convaincre ?
Buren ! Je l’ai croisé en 2006 lors d’un dîner, il n’avait jamais entendu parler de moi. Je l’ai retrouvé un peu plus tard, par hasard, dans un avion. J’ai saisi ma chance en lui disant «si j’étais vous, j’irais chez un jeune comme moi. Vous n’avez plus rien à prouver, c’est vous le patron.» Quinze jours après, il m’appelait. Il venait juste de quitter Marian Goodman et tous étaient sur le coup : Lambert, Perrotin, Templon, Ropac. L’art, c’est un peu comme le foot : il est normal pour un grand joueur de vouloir rejoindre une grande équipe.

 

Exposition «Caravage, Judith et Holopherne - Daniel Buren, Pyramidal, Haut-Relief-AS, travail situé ».
Exposition «Caravage, Judith et Holopherne - Daniel Buren, Pyramidal, Haut-Relief-AS, travail situé ».© Daniel Buren - Adagp, Paris © Cabinet Turquin. Courtesy de l’artiste et Kamel Mennour, Paris/Londres

La guerre des estates est-elle inévitable ?
En tout cas, j’ai l’impression d’excaver des choses. Ce qui n’est pas forcément lucratif : celui de Gina Pane ne nous rapporte pas vraiment d’argent. La dernière œuvre de Pane que nous ayons vendue, l’Action sentimentale, était pour le MoMA. C’est donc davantage une histoire de positionnement.
Lorsque vous y avez ouvert votre espace, vous parliez du 8e arrondissement comme d’une terre infertile… Aucun regret ?
Non. Maintenant, toutes les galeries veulent s’y installer ! Je sais que la galerie Hauser and Wirth cherche là-bas, et Zwirner pensait s’y installer avant de signer chez Lambert. Il y a dix ans, c’était un vrai parti pris. Certains prennent l’avion pour aller dans leur antenne à Shanghai : moi, je prends le métro pour traverser la Seine. J’aime cette proximité. Je suis une sorte de bouquiniste. J’ai très vite décidé de ne pas ouvrir à l’étranger, à l’exception de Londres, qui n’est qu’à deux heures de Paris. Je voulais rester concentré sur ma ville.
Vous ne participez pas au Paris Gallery Weekend : l’envie de faire bande à part ?
Non, je sais être collégial : je fais partie du Comité des galeries d’art. Et quand un projet m’enthousiasme, je n’hésite pas à m’investir, comme pour la vente caritative à l’hôpital Necker («Heroes for Imagine», ndlr). Mais le Paris Gallery Weekend n’a pas de vision, de véritable intention. On aurait dû faire ça il y a quinze ans, quand celui de Berlin a été lancé. Il ne suffit pas de reproduire un schéma, il faut inventer des choses.
Fréquentez-vous les salles des ventes ?
Je vais vous raconter une anecdote : j’invite souvent les classes de mes cinq enfants à voir les expositions à la galerie. Il se trouve qu’Alexandre Giquello a fait la même chose à Drouot, et comme ma fille est dans la classe de la sienne, je les ai accompagnés. Cela faisait quinze ans que je n’avais pas mis les pieds là-bas. Dans une petite salle, j’ai repéré un magnifique squelette de serpent et ai demandé à ma collaboratrice d’enchérir par téléphone. Il faudrait que je fasse ça plus souvent.

Kamel Mennour
en 5 dates
1999
Ouvre une galerie de photographie rue Mazarine, puis en 2007 dans un hôtel particulier, rue Saint-André-des-Arts
2003
Réoriente sa galerie vers l’art contemporain
2014-2016
Inaugure trois nouveaux espaces rue du Pont-de-Lodi, avenue Matignon et à Londres au 51, Brook Street
2018
Intègre à son écurie Neïl Beloufa avec deux solo shows, à Paris (jusqu’au 5 octobre 2019) et à Londres (jusqu’au 2 novembre 2019)
2019
Troisième collaboration avec Le Bristol, qui propose une carte blanche à Bertrand Lavier, jusqu’au 20 novembre

à savoir
Deux artistes de la galerie, Petrit Halilaj et Tatiana Trouvé, ont fait leur première rentrée comme professeurs à l’École des beaux-arts de Paris.

à voir

Galerie Kamel Mennour - 47, rue Saint-André-des-Arts, Paris VIe - 6, rue du Pont-de-Lodi, Paris VIe - 28, avenue Matignon, Paris VIIIe - 51, Brook Street, Londres.
À la FIAC, stand B32, Grand Palais, Paris VIIIe
Du 17 au 20 octobre 2019.
kamelmennour.com

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