Hervé Loevenbruck, militant de l’art contemporain

Le 17 octobre 2019, par Stéphanie Pioda

Le galeriste défend une frange de la création actuelle qui pourrait apporter une nouvelle définition de l’avant-garde et se bat pour la reconnaissance des artistes français sur le plan international.

 
Photo Fabrice Gousset. Courtesy Galerie Loevenbruck

Dans quel contexte êtes-vous devenu galeriste ?
Lorsque j’ai ouvert ma première galerie, en 2001, rue de l’Échaudé, il s’agissait de faire plaisir à une jeune génération d’artistes peu montrée et de répondre à un monde de l’art contemporain qui était sous-capitalisé. Le Palais de Tokyo n’existait pas encore et il y avait de la place pour un nouvel espace, un choix conforté par un certain nombre de choses, dont le prix Marcel Duchamp attribué à Philippe Mayaux en 2006, à Dewar & Gicquel puis en 2012. Mais en 2010, le fait de changer d’adresse, d’avoir un espace plus vaste et connu des amateurs d’art, nous a apporté plus de visibilité.
Cette galerie, avec sa vitrine signée par l’atelier du Pont est une sorte de manifeste ?
Nous avons fait confiance à une architecte pour envisager la galerie de demain et cela nous a permis d’accéder à des œuvres historiques plus importantes, comme celles d’Alina Szapocznikow ou de Michel Parmentier. Avec cette galerie comme navire amiral, nous avons pu envisager d’autres projets en France comme Loev & Co, avec Stéphane Corréard, et de construire des collaborations à l’étranger avec des galeries comme Hauser & Wirth pour Alina Szapocznikow ou avec Ales Ortuzar pour Michel Parmentier, Gilles Aillaud et Key Hiraga. Ancien directeur de chez David Zwirner, ce dernier a ouvert sa galerie à New York, dans le quartier de Tribecca, il y a un an, spécialisé dans des relectures d’artistes européens qui n’y sont pas encore justement reconnus.
Quelle a été la progression du prix des œuvres d’Alina Szapocznikow depuis que vous représentez sa succession ?
En huit ans, le prix a été multiplié par cinq en moyenne, alors qu’il y a vingt ans on pouvait même trouver ses œuvres sur des marchés aux puces ! Cette valorisation économique est intéressante à analyser et s’explique par les actions menées : une vingtaine d’expositions en institutions, dont le Centre Pompidou à Paris, le MoMA à New York, la production de cinq catalogues monographiques... Augmenter les prix afin de limiter la demande et ainsi préserver le fonds de la succession, a permis aux ayants droit et à la galerie de conserver un ensemble pour continuer à montrer et partager facilement cette œuvre.

 

Philippe Mayaux (1961), Butterfly Divinity, 2018-2019, techniques mixtes sur toile, 39,5 x 31,5 cm.
Philippe Mayaux (1961), Butterfly Divinity, 2018-2019, techniques mixtes sur toile, 39,5 x 31,5 cm. Photo Fabrice Gousset, courtesy galerie Loevenbruck


À côté de la promotion des artistes vivants, une partie de votre activité consiste à redonner une place à d’autres, tombés dans l’oubli. Comment créer ce marché ?
Prenons le cas du peintre et poète haïtien Roland Dorcély, édité par Michel Leiris, ami de Picasso et de Léger, collectionné par le MoMA, mais qui n’a jamais connu le succès en France, où il a séjourné par intermittence entre 1951 et 1965. Nous avons eu la chance de retrouver quarante œuvres et pouvons espérer compléter cet ensemble par dix ou vingt pièces de plus dans les dix prochaines années, ce qui est peu. Mais, au regard de la liste des musées américains qui l’ont acheté dans les années 1960, la qualité des œuvres que nous avons retrouvées, nous avons raisonnablement amorcé ce marché au mois de mars à la galerie avec des prix de 5 000 à 25 000 €, puis à Frieze New York, en mai, dans la prestigieuse section Spotlight, sélectionnée par une ancienne conservatrice du MoMA. Il n’est pas question de tout vendre d’un coup ! Il faut laisser le temps pour accompagner cette relecture, collecter des informations sur l’artiste avec l’aide d’une historienne de l’art, éditer des publications, travailler avec les musées et ainsi attirer l’attention de tous sur son importance. Nous ne cherchons pas à faire un coup commercial, mais à recréer un flux autour de l’œuvre. C’est ce qui se met en place actuellement.
Avec cette importante production de contenu, vous semblez être autant galeriste que chercheur…
Je pense que nous sommes les seuls à produire en France une dizaine d’écrits par an, que l’on traduit en deux ou trois langues si nécessaire. Une de nos forces est de faire de la recherche en permanence dans les bibliothèques ou les archives des uns et des autres. Nous voulons laisser des traces, du savoir, de la connaissance… Partager cette expérience, notre histoire. Et ces livres sont salués aussi bien au niveau du contenu que du graphisme, telle la monographie de Parmentier conçue par le typographe Ludovic Balland, qui est auteur du graphisme et du catalogue de la dernière documenta de Cassel.
Vous êtes, d’une certaine façon, un activiste de l’art contemporain, militant pour la reconnaissance de l’art français ?
Nous avons déjà protégé beaucoup d’œuvres car il y a toujours eu un côté très patriote dans notre vision de la collection. Nous incitons les collectionneurs à acheter des chefs-d’œuvre, même chez nos confrères, à dénicher les prochaines Demoiselles d’Avignon, et à ne pas les laisser partir. C’est très important ! La création dans l’Hexagone a atteint, depuis plusieurs générations, un niveau que je trouve bien supérieur à ce que l’on peut voir dans d’autres pays, mais nous ne sommes pas encore assez bons en France pour promouvoir nos artistes. Il est temps de renverser la vapeur.

 

Vue de l’exposition «Sculptures, Werner Reiterer» à la galerie Loevenbruck (jusqu’au 2 novembre).
Vue de l’exposition «Sculptures, Werner Reiterer» à la galerie Loevenbruck (jusqu’au 2 novembre). Photo Fabrice Gousset, courtesy galerie Loevenbruck


Votre message est-il entendu ?
Nous ne travaillons pas avec des acheteurs, mais avec des gens qui viennent partager notre goût, acceptent notre regard sur l’histoire de l’art. Nous réussissons à transmettre le virus à des personnes qui ne collectionnaient pas lorsque nous les avons rencontrées. Je ne suis pas d’accord avec mes confrères qui disent qu’il n’y a pas de collectionneurs en France, il y en a énormément ! Lorsque l’on prend le classement des grandes fortunes industrielles publié par Challenges chaque année, plus des deux tiers des personnes citées se sont arrêtées au moins une fois à la galerie. Ces amateurs qui nous suivent permettent de capitaliser le monde de l’art et donc aux artistes de vivre et de produire.
Vous instaurez des dialogues entre les artistes historiques et ceux que vous défendez. Dans quel but ?
Nous avons produit six expositions en 2017-2018, intitulées «En affinité(s)», consistant à croiser un artiste de la galerie avec un autre de la grande histoire de l’art. Il y a eu Marcel Duchamp/Jean Dupuy, Key Hiraga/Tetsumi Kudo, Allan Kaprow/Arnaud Labelle-Rojoux… C’est une façon de démontrer que ces créateurs vivants ont le niveau de ces artistes souvent considérés comme les référents. Il s’agit d’une certaine manière de changer l’ADN de la galerie en nous éloignant du versant laboratoire d’art contemporain et de montrer que nous ne sommes pas purement dans le marché de l’art, car l’ancrage dans l’histoire est important à nos yeux.
Comment définiriez-vous les artistes qui vous intéressent ?
J’aime les artistes qui sont à la marge et qui ont une singularité. Ceux que je nomme les marqueurs. Ils font école ou non mais restent des référents.
Cette singularité est aussi ce qui vous caractérise en tant que galeriste, tout particulièrement sur les stands des foires.
Je cherche à mettre en place des moments traduisant un rapport différent aux foires, comme l’année dernière à la FIAC, avec cette peinture de Lang/Baumann entre le Petit et le Grand Palais, ou à Drawing Now, en mars dernier, lorsque nous avons transformé notre stand en bar, ou encore à la FIAC 2019 en proposant une réflexion sur la sculpture. Cela commence dans les jardins du Petit Palais avec deux magnifiques pièces en marbre rose du duo Dewar & Gicquel, à l’honneur actuellement au MAC de Lyon, dans le cadre de la Biennale. Le stand permettra de confronter des réflexions diverses de ces artistes mais aussi de Philippe Mayaux, Ashley Hans Scheirl, Michel Journiac ou Werner Reiterer sans oublier Alina Szapocznikow. La foire ne doit pas être uniquement un lieu de vente. C’est aussi pour beaucoup une exposition et il faut savoir y montrer de belles et rares œuvres, pas toujours faciles à vendre !

 

Hervé Loevenbruck
en 5 dates
2001 Ouverture de sa première galerie rue de l’Échaudé
2011 Installation au 6, rue Jacques-Callot (6e arrondissement)
2012 Rétrospective Alina Szapocznikow au Hammer Museum (Los Angeles) et au MoMA (New York)
2019 Création de Loeve & Co avec Stéphane Corréard
2020 En préparation : une exposition Alfred Courmes (1898-1993), dont l’œuvre est désormais représentée par la galerie
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