Julliot et le «Boulle revival»

Le 30 octobre 2018, par Alexandre Pradère

Troisième et dernier épisode de notre série sur les marchands merciers avec les Julliot, qui bâtirent leur succès sur le retour en grâce du goût pour l’ébéniste de Louis XIV, en ouvrant la voie au «style Boulle».

Cabinet par Boulle, vers 1700, sur un piétement rapporté dans les années 1750-1760,  lot 1645 de la vente Julienne en 1767, l’un des premiers exemples de « Boulle revival » ; musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.


En 1774, dans L’Homme du monde éclairé par les arts, Jacques-François Blondel rapporte que les meubles Boulle «sont fort recherchés aujourd’hui, après avoir été constamment renfermés dans les garde-meubles». Trente ans plus tôt, le discours était tout autre. Lors de la vente du chevalier de La Roque en 1745, l’expert  le célèbre Gersaint  recommandait une table assortie à un miroir, tout en étant bien obligé de reconnaître qu’ils étaient «d’un goût ancien et différent de celui qui règne aujourd’hui». La même expression revenait en 1748 chez l’expert de la vente Angran de Fontpertuis à propos d’une paire de consoles. Mais, à la fin de la décennie, ces meubles sont de nouveau recherchés comme pièces de collection. De grands marchands merciers, comme Lazare Duvaux, se mettent à en vendre à l’occasion pour des prix considérables à des clients prestigieux, jusqu’à Madame de Pompadour, acquérant une commode pour en faire cadeau à son frère, le (futur) marquis de Marigny, lors des étrennes de 1753. Ce dernier commence alors sa collection, notamment dans les ventes publiques, comprenant de très beaux exemplaires. Le peintre François Boucher acquiert lui aussi des meubles de l’ébéniste ou dans le goût de Boulle. Les prix s’envolent. Il n’est pas de vente importante qui ne comporte une section consacrée aux «meubles précieux de Boulle le père» ou «genre de Boulle». Des meubles vieux de quatre-vingts ans sont remis sur le marché et doivent être restaurés avant d’être revendus par les marchands parisiens. L’époque n’est pas au respect scrupuleux des meubles anciens, même s’il s’agit de pièces de collection (voir Gazette n° 35 du 12 octobre). Des formes nouvelles apparaissent ainsi, comme les secrétaires à abattant ou les encoignures. La mode est aux meubles bas qui permettent de disposer, sur leur plateau de marbre, des collections de vases ou de petites sculptures et qui laissent de l’espace pour accrocher les tableaux nordiques à la mode. Les grandes armoires ou les cabinets sur piétement du temps de Louis XIV sont ainsi parfois sacrifiés pour faire place à des meubles moins monumentaux, en particulier le bas d’armoire, le plus apprécié. Les années 1770 marquent l’apogée du goût pour les meubles de Boulle. Elles sont aussi celles où apparaissent les pastiches, confectionnés par les ébénistes, ceux-là mêmes qui sont chargés des restaurations, Levasseur, Montigny, Joseph Baumhauer, J.L. Delorme, René Dubois et Weisweiler.

 

Bas d’armoire (d’une paire) vers 1780-1800, commandé par Julliot, ébénisterie attribuée à Weisweiler reprenant des éléments de Boulle, ébène, bronze d
Bas d’armoire (d’une paire) vers 1780-1800, commandé par Julliot, ébénisterie attribuée à Weisweiler reprenant des éléments de Boulle, ébène, bronze doré, marqueterie d’écaille et laiton. Vente collection Wildenstein, Christie’s Londres, 14-15 décembre 2005 (lot 25).



Le fils prodigue
L’initiative de ces transformations en tous genres revient principalement à une maison active pendant trois générations, les Julliot. Claude-Antoine, disparu en 1760, installé quai Conti, a été reçu marchand mercier en 1719 avant d’être fournisseur de la Couronne dans les années 1739-1744. Dans son stock comptant surtout des porcelaines et meubles de laque de Chine, inventorié au décès de son épouse en 1736, figurent quelques meubles de Boulle, dont une paire de tables en marqueterie d’écaille, estimée 1 125 livres, de mêmes dimensions que les consoles de Boulle à six pieds. La mention inhabituelle de dessus de porphyre fait soupçonner un remplacement. Mais rien ne se perd et l’inventaire signale un peu plus loin deux plateaux de marqueterie correspondants. C’est sans doute la trace des toutes premières transformations par la maison. À la génération suivante, ce trafic va prendre une ampleur sans précédent. Son fils, Claude-François (1727-1794), développe considérablement le commerce. En 1752, un an après que son père se soit retiré, il quitte la rive gauche, se transporte quai de la Mégisserie, peu avant de déménager, en 1760, vers une meilleure adresse commerciale, rue Saint-Honoré, à l’angle de la rue d’Orléans, puis au coin de la rue du Four, à l’enseigne Au Curieux des Indes. Le colonel de Saint-Paul, un diplomate anglais en poste à Paris vers 1770, note qu’il détient «un grand magasin de meubles et surtout d’ouvrages de Boulle». Actif dans les achats aux enchères, il sert également d’expert dans les années 1770 aux inventaires de collectionneurs parisiens  dont bon nombre d’anciens clients  ou à ceux de ses confrères, Lazare Duvaux, Hennebert et Rachinel Delaplanche. Lors de la vente Julienne en 1767, Julliot décrit un grand cabinet de Boulle sur un piétement à six piliers. Or, ce meuble, actuellement à l’Ermitage, repose sur un socle qui est de toute évidence une addition néoclassique. S’agissait-il d’une création de Julliot ? Probablement. En tout cas, un des premiers exemples documentés de «Boulle revival», comme disent les Anglais. Dans des ventes dont il est l’expert, telle celle de Randon de Boisset en 1776, les pastiches néoclassiques de Boulle obtiennent à l’occasion des prix aussi importants que les originaux. À propos d’une commode à pilastres, qui atteint 5 000 livres, parlant probablement en toute connaissance de cause pour avoir vendu le meuble à l’origine, il précise au catalogue : «toute la marqueterie est de Boulle à l’exception de la frise & des pilastres faits sur ses dessins». Deux secrétaires à abattant avaient été composés en réemployant des panneaux de Boulle, dont l’un à partir d’un plateau de console représentant l’escarpolette aux amours. L’autre était, selon le catalogue, «tout composé de marqueterie de Boulle, et a été fait avec autant de solidité que de soins».
Mélanges en tous genres
En 1777, Julliot se voit commander par le comte d’Artois une grande commode «imitant l’ouvrage de Boulle» pour le palais du Temple. Ce meuble, aujourd’hui à Versailles, est réalisé par Levasseur. Presque tous les bronzes sont des créations. Les emprunts à Boulle se limitent à la forme du piétement et aux masques de bronze des côtés. La même année, à la suite du décès de son épouse, l’inventaire et la vente du stock décrivent un mélange de meubles anciens de Boulle et de créations récentes, sur l’attribution et la datation desquels le catalogue est peu loquace. On y trouve aussi bien des meubles transformés au gré des besoins que d’autres juxtaposant parties anciennes et parties modernes, voire des créations néoclassiques utilisant des bronzes surmoulés et, parfois, des panneaux anciens. Le bureau avec huit pieds étranges en «forme de pilastres», lot 711, se reconnaît dans un meuble passé sur le marché londonien vers 1960. La comparaison avec le bureau de Mentmore, sans doute conforme à l’état d’origine, permet d’imaginer les modifications apportées par Julliot avant 1770 à un meuble plus ancien. Parmi les créations récentes, figurent plusieurs paires de bas d’armoires néoclassiques réalisées par Levasseur ou Joseph Baumhauer, qui s’inspiraient de toute évidence de la bibliothèque à trois vantaux à figures mythologiques du Louvre, en additionnant les bronzes à motifs néoclassiques aux masques des vents. Pour deux meubles, réalisés par Baumhauer vers 1770, dont l’un se retrouve à la Wallace Collection, le pastiche va jusqu’à reprendre les motifs de bronzes principaux de Boulle pour ses grandes armoires comme les «Saisons» ou «Apollon et Marsyas». La maison propose d’ailleurs tout un assortiment de tables en marqueterie Boulle néoclassiques, à pieds fuselés sans entretoise, ornées de bronzes en «feuilles de persil», comme on en trouve sur les meubles de Weisweiler, et parfois de chapiteaux ioniques. La mention, au milieu de ces tables, d’un piétement de cabinet de Boulle vendu séparément des cabinets dont il servait de support, illustre bien les changements du goût des années 1770. La préférence des amateurs pour les meubles bas poussait Julliot à adapter les cabinets hauts en modifiant leur base, ajoutant un plateau de marbre pour en faire des meubles d’appui. Un autre exemple de la démarche de Julliot est le cartonnier, lot 725 dans sa vente, juxtaposant un serre-papiers de Boulle sur un caisson néoclassique de Montigny, destiné à accompagner un bureau en ébène. Enfin, sous le lot 719 sont décrits deux meubles étranges, dont le nom n’existe dans aucune langue. Ces cabinets à une porte, perchés sur de hauts pieds en gaine reliés par des entretoises, se présentent comme les caissons latéraux d’un bureau Mazarin. Les panneaux de marqueterie sont bien dans le style de Boulle, sans qu’on puisse dire s’il s’agit du réemploi d’éléments anciens ou de pastiches. Julliot conserve aussi un grand nombre d’ornements en bronze prélevés  ou surmoulés  sur des meubles de Boulle, qui permettront à la génération suivante de continuer ses activités.


 

Bureau, lot n° 711 de la vente Julliot en 1777, puis vente Leboeuf en 1783 ; commerce de l’art, Londres, 1960.  Une comparaison avec un bureau de Ment
Bureau, lot n° 711 de la vente Julliot en 1777, puis vente Leboeuf en 1783 ; commerce de l’art, Londres, 1960.  Une comparaison avec un bureau de Mentmore (lot 52 de la vente de Sotheby’s en 1977) montre comment Julliot a pu intervenir en reprenant le piétement.



Derniers feux
Philippe-François (1755-1835), dit Julliot fils, prend sa succession dans les années 1780. Il doit quitter le magasin Au Curieux des Indes pour s’installer à proximité, rue Jean-Jacques Rousseau. Il est lui aussi l’expert de quelques-unes des grandes ventes de son temps, dont celles des ducs d’Aumont (1782), de Richelieu (1788) et de Mademoiselle Laguerre (1783). Il poursuit le commerce et la fabrication du mobilier Boulle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, se spécialisant aussi dans le commerce et la fabrication de meubles en pietra dura. Mauvaise gestion ou difficulté des temps, il doit déposer son bilan le 17 juillet 1799. La faillite porte sur des sommes considérables, attestant du volume de ses affaires : le passif dépasse le million de livres, alors que l’actif est estimé à 900 000, les deux tiers pour le stock. Julliot était aussi collectionneur. Il avait un cabinet d’antiquités égyptiennes, grecques et romaines. Le 22 mars 1802, le tout est mis en vente, alors que leur propriétaire est enfermé à la prison Sainte-Pélagie. Une cinquantaine de lots sont décrits comme des meubles Boulle, que l’absence de dimensions et les descriptions vagues ne permettent pas d’identifier avec précision. Le catalogue prend soin de distinguer cependant ceux «de marqueterie de Boulle» et ceux «de marqueterie genre de Boulle». Provenant de l’ébéniste du Louvre, se trouvent la commode à femmes ailées de Versailles ainsi que les trois commodes du modèle à deux tiroirs à tête de faune du Louvre. Sans compter également de grandes armoires décrites comme originales, dont une paire portant les figures d’Aspasie et de Socrate. La moitié de cette liste est occupée par des fabrications récentes et des meubles en cours de finition, les bronzes non dorés et sans marbre, illustrant l’abondance de cette production Boulle jusqu’en 1800. Le goût des secrétaires à abattant et des cabinets bas reste vivace. Les bas d’armoires restent les plus prisés : le catalogue en décrit une trentaine, la plupart récents, voire en cours de fabrication. Le modèle de gaines à tablier de Boulle est tout aussi prisé et son stock en compte une quinzaine dont la moitié en cours de fabrication. Sous l’Empire, les dernières traces d’activité de Julliot sont des créances auprès du marchand de tableaux Nicolas Lerouge, lui aussi spécialiste de mobilier Boulle, qui écoula sans doute le reste de son stock. Dans les années 1820, alors que les acheteurs anglais se pressent à Paris, le nom des Julliot semble oublié. Levasseur Jeune, dont le grand-père avait été leur principal fournisseur, se vantera d’être le seul à Paris, selon le Bazar parisien de 1823, à pouvoir vendre ou raccommoder ce genre de meuble. Cette dynastie incarne à la perfection le renouveau du goût Boulle, en même temps qu’elle annonce les marchands de meubles et de curiosités du XIXe siècle qui, de Monbro à Beurdeley, associeront commerce de meubles anciens, reproductions et créations originales.

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