Julio Le Parc, au-delà des apparences

Le 03 novembre 2017, par La Gazette Drouot

À l’occasion de sa nouvelle exposition, «Bifurcations», à la galerie Perrotin à Paris, ce géant de l’art nous a ouvert les portes de son atelier. Rencontre sous le signe de la lumière, de l’expérience et de la virtualité.

© Guillaume Ziccarelli

À Cachan, près de Paris, se cachent depuis trente ans l’atelier et les appartements privés d’un des artistes les plus emblématiques de l’art dit «géométrique», cofondateur du GRAV Groupe de recherche d’art visuel. En 2017, l’éternel jeune homme de 89 ans, né à Mendoza en Argentine, reste un plasticien «en quête» d’expériences, offrant au spectateur des installations participatives, de féeriques œuvres de lumière, des tableaux troublant sa perception. Plus encore, il réalise aujourd’hui des pièces très high-tech, dans la continuité de ses recherches. Avant de le rejoindre, visite de son «showroom» et de sa «salle de jeux», au rez-de-chaussée. Véritables démonstrations ludiques de son talent, ils présentent aux collectionneurs un éventail de pièces parmi les plus marquantes de son corpus. Dans le «showroom», des œuvres vivantes et vibrantes des années 1960 à 1980 et quelques maquettes virevoltent au plafond, tournoient sur les murs, dans une obscurité atténuée par les jeux de reflets et de lumière, ainsi que le bruit de mécanismes actionnés. Plus loin, passé les pièces en enfilade de l’atelier mécanique et du bois, la «salle de jeux». Y sont montrées d’autres installations historiques, des années 1960 à 1970, où le son est omniprésent et le spectateur partie prenante de l’œuvre, en actionnant des manettes, boutons ou buzzers. À l’étage, l’espace lumineux ressemble à celui d’un artiste-ingénieur-chercheur. Exposés sur les murs ou posés au sol, de nombreux tableaux, mais aussi quelques suspensions de Plexiglas rouge et bleu et des sculptures métalliques, côtoient maquettes, tréteaux, meubles de rangement et nuanciers. Non loin, une assistante travaille dans l’atelier de peinture. Assis à une table, près de son bureau, Julio Le Parc, casquette vissée sur la tête et vêtu d’un bleu de travail éclatant, se livre.
Au départ, à Paris, était le GRAV
«Dans les années 1940, j’étais étudiant aux Beaux-Arts de Buenos Aires. À l’époque, des peintres figuratifs argentins, dans la lignée des muralistes mexicains, se partageaient la scène avec Arte concreto-Invención, groupe adhérant aux thèses du matérialisme dialectique, à l’idéologie marxiste. Ces derniers m’intéressaient, car ils défendaient une œuvre sociale, à travers une production de tableaux aux formes primaires, géométriques, aux couleurs limitées. En 1958, l’exposition de Victor Vasarely au Buenos Aires Fine Art Museum et la lecture des écrits de Piet Mondrian finirent par me conforter dans ma recherche d’abstraction, du mouvement et de la vision périphérique.» Bourse en poche, l’étudiant quitte son pays pour Paris. En 1960, avec ses amis Francisco Sobrino, Horacio Garcia-Rossi, Joël Stein, mais aussi les Français Yvaral et François Morellet, il y fonde le collectif GRAV, actif jusqu’en 1968. Son but ? En découdre avec les institutions dogmatiques en utilisant des matériaux industriels, mais également la lumière et le mouvement, pour réaliser des œuvres simples, changeantes, souvent sonores, au service du spectateur. «À cette époque, ajoute-t-il, le système du marché, des musées et des galeries excluait un certain public que l’on disait inculte, incapable d’apprécier l’art de son temps. Alors en avril 1966, durant la Journée de la rue, notre collectif interpella les passants avec un questionnaire. À notre grande surprise, ils réagirent et ce, sans inhibition ! De l’Opéra à Saint-Germain-des-Prés, on exposa des objets en leur demandant d’interagir avec eux. Mais à la différence des happenings d’alors, nous, les artistes, étions en retrait.»

 

vues de l’atelier de l’artiste. Courtesy Julio Le Parc/Atelier Le Parc
vues de l’atelier de l’artiste.
Courtesy Julio Le Parc/Atelier Le Parc

Un parcours socialement engagé
Chez Julio Le Parc, l’engagement, parfois radical, sert le spectateur, mais aussi ses pairs. En 1961, avec le GRAV, il distribue des tracts durant la seconde Biennale de Paris, déplorant un art réservé aux élites. En 1968, il est exilé de France pour avoir participé aux ateliers populaires. «J’étais à cette époque considéré comme un étranger, fauteur de troubles, ce que contestait toutefois Malraux», renchérit-il. En 1972, il ose même refuser une exposition personnelle dans une institution publique parisienne. «À la demande du président Pompidou, l’exposition “60/72, douze ans d’art contemporain en France”, organisée au Grand Palais, devait mettre en valeur l’art français en regard de l’art américain. Conçue comme une vitrine de prestige, elle masquait la réelle situation des artistes. Avec des amis (le FAP, Front des artistes plasticiens, ndlr), nous avons vivement manifesté devant l’entrée. Or, au même moment, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris me proposait d’exposer. Que faire ? Étant donnée mon absence du Grand Palais, je ne pouvais accepter un tel projet. M’estimant incapable de prendre une décision, je l’ai fait jouer à pile ou face par un de mes fils. J’ai refusé.  On m’en a tenu rigueur en me mettant, avec d’autres, longtemps de côté. Mais si tout cela s’était passé à un autre moment, j’aurais dit oui sans difficulté.» 
Expérience, lumière, couleur
Sa vision plutôt utopique du monde s’exprime également à travers sa méthode, fondée sur l’expérimentation. En effet, Julio Le Parc se considère comme un artiste-chercheur, faisant du «tâtonnement» le sel de sa création. «Certains reproduisent des formules. Tâtonner, c’est une manière qui va à l’encontre de la quête de reconnaissance. Il faut savoir varier en permanence, analyser, et faire preuve de curiosité.» De là, une production vaste et diversifiée de tableaux, sculptures, environnements monumentaux, faisant de lui l’un des chantres de l’art cinétique. Une appellation qu’il réfute cependant, définissant sa démarche comme celle de l’expérience du mouvement, de la lumière, du son, pour le spectateur. À ses réalisations à la trichromie noir, blanc, gris, à celles jouant avec les reflets, l’espace, la projection, le mouvement du visiteur, Julio Le Parc va ajouter la couleur, comme le démontre, parmi d’autres chefs-d’œuvre,La Longue Marche, de 1974. «Ce n’était pas bien vu par les artistes géométriques. En effectuant des essais avec une gamme complète de coloris, je me suis rendu compte de leur potentiel infini de variations. En les classifiant et les expérimentant à l’aide de divers outils, j’ai obtenu quatorze tonalités m’entraînant vers la lumière et le mouvement.»

 

 

Expérience immersive
Julio Le Parc travaille en équipe et, depuis quelques années, en famille il œuvre avec ses trois fils, Gabriel, Yamil et Juan , supervisant tout, depuis les croquis préparatoires, les maquettes, jusqu’à l’organisation des expositions. Très ouvert, il a collaboré en 2015 avec la maison Hermès, à travers l’édition de soixante carrés de soie : des pièces uniques, conférant à sa Longue Marche une dimension inédite. Dans son atelier, où s’appliquent une douzaine de personnes, il finalise aujourd’hui une prochaine installation d’envergure, destinée à un centre commercial. Tout en peaufinant les derniers réglages pour sa première exposition personnelle parisienne depuis sa rétrospective au Palais de Tokyo en 2013, à la galerie Perrotin. Une manifestation présentant tant des œuvres historiques de l’artiste qu’«Alchimie», sa récente série de toiles. Celle-ci s’accompagne du fruit d’un travail jamais présenté au public, mené depuis un an avec son fils Juan, plongeant le visiteur dans les tréfonds de ses investigations. «Juan m’a suggéré de transposer dans l’espace certaines de mes œuvres dont le titre comportait le mot “virtuel”. Avec la technologie de pointe qu’est la réalité augmentée, le spectateur est encore plus au cœur de l’expérience immersive.» Armé d’un casque, il s’approprie l’œuvre au chromatisme pointilliste flottant autour de lui, en en contrôlant la forme, le mouvement, l’espace… Une nouvelle approche de l’art de celui qui présente dès novembre, après Miami, son exposition «Form into Action» à l’Institut Tomie Ohtake au Brésil. Julio Le Parc, un artiste de son temps au spectre large, indéniablement.

Julio Le Parc
En 6 DATES
1928
Naissance à Mendoza, Argentine
1960
Fondation du GRAV (Groupe de recherche d’art visuel) avec Morellet, Sobrino, Garcia Rossi, Yvaral et Stein
1966
Première exposition personnelle à la Howard Wise Gallery (New York)
1987
Premier prix à la Biennale internationale de Cuenca (Équateur)
2013
Rétrospective de son œuvre au Palais de Tokyo (Paris)
2016
«Julio Le Parc : Form into Action», Pérez Art Museum (Miami)
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