facebook
Gazette Drouot logo print

La Gazette Drouot Personnalités - Portrait

Julie Manet, petite fille modèle et grande donatrice aux musées

Le 02 décembre 2021, par Laurence Mouillefarine

Julie Manet fut bien plus qu’une petite fille modèle peinte par sa maman, Berthe Morisot, et par son oncle, Édouard Manet. Grâce à elle, nombre de chefs d’œuvre sont entrés dans nos musées.

Julie Manet, petite fille modèle et grande donatrice aux musées
Berthe Morisot, Eugène Manet et sa fille dans le jardin de Bougival, 1881, huile sur toile, 73 x 92 cm (détail).
© Musée Marmottan Monet, Paris

Une bouille toute ronde, les joues roses, les yeux bleus pétillants… À l’âge de 15 mois, Julie Manet inspirait, déjà, un merveilleux portrait à son oncle, Édouard. Elle est aussi l’héroïne de nombreux tableaux de sa mère, Berthe Morisot, première femme à rejoindre le groupe impressionniste. Pour croquer L’Enfant au chat, Pierre Auguste Renoir la fit poser des jours durant, un adorable minou lové dans son giron qui, lui, paraît au comble du ravissement. Avant même de savoir marcher, Julie, dite «Bibi», s’est glissée dans l’histoire de l’art comme modèle. Son rôle ne s’arrêtera pas là comme l’illustre une exposition foisonnante au musée Marmottan Monet, la première à lui être dédiée (voir Gazette n°42, page 320). La fille unique de Berthe Morisot et d’Eugène Manet, frère du célèbre maître, est dotée d’un tempérament artistique. «J’ai de la chance d’avoir été élevée dans un milieu si artiste, il faudrait être une triple oie pour ne pas aimer les belles choses», note-t-elle dans son journal, auquel elle se confie de l’âge de 14 à 21 ans. La jeune fille est non seulement entourée de peintres mais elle a pour tuteur un grand poète : Stéphane Mallarmé. Initiée à l’art par sa mère, Julie peint et dessine, joue du violon et du piano, s’adonne avec passion à la photographie. Souhaite-t-elle faire carrière dans la peinture ? Elle sera encouragée dans cette voie par Renoir qui la prendra sous son aile de géant et, paternel, lui prodiguera mille conseils. L’ultime plaisir de l’adolescente consiste à travailler en compagnie de sa maman. Toutes deux emportent leur chevalet ou leur boîte de crayons de couleur, en plein air. Elles s’installent côte à côte et donnent chacune leur vision du même motif : le lac du bois de Boulogne ou encore les bords de Seine à Valvins, où elles rendent visite à Mallarmé. Moments de bonheur et de communion. Hélas, ils ne dureront pas. Alors que le père de Julie décède en 1892, trois ans plus tard, elle perd sa mère adorée. Bibi n’a que 16 ans.

 

Berthe Morisot, Jeune fille au lévrier ou Julie Manet et sa levrette Laërte, 1893, huile sur toile, 73 x 80 cm. © Musée Marmottan Monet, P
Berthe Morisot, Jeune fille au lévrier ou Julie Manet et sa levrette Laërte, 1893, huile sur toile, 73 x 80 cm.
© Musée Marmottan Monet, Paris
Ernest Rouart, Julie Manet, Paul Valéry et Jeannie Gobillard, rue de Villejust, le jour de leur mariage, 31 mai 1900. Archives du Mesnil,
Ernest Rouart, Julie Manet, Paul Valéry et Jeannie Gobillard, rue de Villejust, le jour de leur mariage, 31 mai 1900. Archives du Mesnil, en dépôt au musée Marmottan Monet.


Les trois grâces
Comme Berthe Morisot en avait émis le souhait sur son lit de mort, Julie, perdue, emménage, alors, avec ses deux cousines, Paule et Jeannie Gobillard, orphelines elles aussi. Elles habitent rue de Villejust dans le 16e arrondissement, au quatrième étage d’un immeuble construit pour «les Eugène Manet». Julie couvre les murs de l’appartement des œuvres de sa maman, un moyen de chérir son souvenir. Les jeunes filles forment un trio inséparable que Mallarmé baptise «l’escadron volant». Ensemble, nos trois grâces peignent, inspirées par les scènes du quotidien, jouent de la musique, reçoivent, voyagent. À deux reprises, en 1896 et 1898, Julie expose au Salon des Indépendants. Ces demoiselles, dont deux sont mineures, jouissent d’une liberté inédite pour l’époque. Les amis de leurs parents, néanmoins, veillent sur elles, mine de rien. On songe à les marier. C’est à l’occasion d’une séance de copie au musée du Louvre, où Julie s’applique à reproduire Véronèse – comme sa mère avant elle –, qu’Edgar Degas se fait entremetteur et lui présente Ernest Rouart, le fils de son ami Henri, son protégé, le seul peintre qu’il ait accepté de former. Le prétendant a des qualités, comme le lui rappelle son maître pour le rassurer avant la rencontre : «Je t’assure que tu ne seras pas repoussé, tu es gentil, tu as de la fortune, tu n’as pas l’air d’un viveur.» Cupidon est de la partie. Les jeunes gens se plaisent, une idylle va naître. De son côté, Mallarmé pousse allègrement le jeune Paul Valéry dans les bras de Jeannie Gobillard. Les deux cousines convolent le même beau jour de mai 1900. Une fois mariée, notre Julie abandonne toute ambition professionnelle, elle se tient dans l’ombre pour que son époux puisse, éventuellement, briller. Elle n’en continue pas moins à manier le pinceau, décore des abat-jour ou des assiettes de porcelaine destinées à la propriété familiale du Mesnil, leur havre dans les Yvelines. Des travaux délicats que l’on découvre au premier étage du musée Marmottan Monet, dans une section éloignée de l’accrochage principal. Pour son cher Ernest, Julie reprend son rôle de modèle. Il l’immortalise en train de dessiner, d’écrire, de faire du crochet ou de prendre le thé en compagnie de leurs trois fils. Le couple est, pour le moins, à l’abri du besoin. Outre un important patrimoine artistique, Julie, «la dernière des Manet», a hérité de biens fonciers. «À la fin du XVIIIe siècle, sa famille possédait presque tout Gennevilliers !», rappelle Marianne Mathieu, directrice scientifique du musée de la rue Louis-Boilly et commissaire de l’exposition. Quant à Ernest, il est le fils d’Henri Rouart, industriel et polytechnicien, qui a prospéré grâce à de subtiles inventions, dans le domaine de la réfrigération notamment.


 

Ernest Rouart, Julie Manet peignant, 1905, huile sur toile, 70 x 82,7 cm. collection particulière
Ernest Rouart, Julie Manet peignant, 1905, huile sur toile, 70 x 82,7 cm.
collection particulière
Édouard Manet, Portrait de Berthe Morisot étendue, 1873, huile sur toile, 26 x 34 cm (détail). © Musée Marmottan Monet, Paris
Édouard Manet, Portrait de Berthe Morisot étendue, 1873, huile sur toile, 26 x 34 cm (détail).
© Musée Marmottan Monet, Paris


L’engagement d’une vie
Pourtant, jamais M. et Mme Ernest Rouart ne font étalage de leur richesse. Ils sont discrets et plutôt austères. Catholiques fervents, ils vont même entrer en religion et rejoindre le Tiers-Ordre dominicain en prenant les noms de frère Antonin et de sœur Rose de Lima. Au-delà de la foi, ils partagent évidemment l’amour de l’art, et pas uniquement celui de l’impressionnisme. Tous deux l’ont reçu dès le berceau. Lorsque, en 1912, événement cruel, la fabuleuse collection de leur père et beau-père Henri Rouart est dispersée aux enchères, en vue de départager la fratrie, Ernest dépense une partie de son héritage pour racheter vingt-trois lots : Chardin, Fragonard, Hubert Robert, Daumier, Corot… Ernest, cependant, est un homme effacé. Il rechigne à se mettre en avant. Ne refuse-t-il pas la Légion d’honneur qu’on veut lui remettre alors qu’il s’est distingué dans l’organisation d’une exposition Manet à l’Orangerie en 1932 ? Oui, le couple s’est donné pour mission de promouvoir l’œuvre de leurs ascendants. «C’est l’engagement d’une vie, souligne Marianne Mathieu avec enthousiasme. Julie est animée par un devoir de mémoire vis-à-vis de sa mère», Berthe Morisot qui, en tant que femme – issue d’un milieu bourgeois de surcroît –, n’a pas accédé à la reconnaissance publique de son vivant. Sa fille entend y remédier. Une année à peine après la disparition de Berthe, Julie prend en charge les frais d’une rétrospective orchestrée à la galerie Durand-Ruel. Mallarmé en rédige le catalogue, Monet, Degas, Renoir s’occupent de l’accrochage. Mais, voilà, comment imposer une œuvre à l’histoire de l’art ? Il faut qu’elle soit montrée dans les musées. Julie se lance dans une campagne de dons. Elle fait jouer son entregent pour que les toiles de Berthe Morisot soient acceptées par les établissements de Pau, de Toulouse, par le Petit Palais à Paris. Quelle filiale ténacité ! Pour mener cette croisade, la famille entière est mise à contribution. Le frère de Paul Valéry, Jules, notable de Montpellier, avocat à la Cour, intervient auprès du conservateur du musée local. Lequel consent à accueillir Morisot sur ses cimaises, dans l’espoir, vain, de recevoir également un tableau d’Édouard Manet… Car ce dernier est, désormais, coté. Enfin ! Une génération plus tôt, Berthe Morisot avait rêvé d’offrir au Louvre l’une des toiles de son beau-frère, La Dame aux éventails, chef-d’œuvre qu’elle avait acquis à la vente après décès de l’artiste. Elle n’avait pourtant entrepris aucune démarche pour ce faire, découragée par le scandale d’Olympia et la réticence de l’État à admettre l’œuvre dans les collections nationales. C’est sa fille qui exaucera son vœu. En 1930, Manet n’est plus rejeté ; au contraire, il est recherché des amateurs d’outre-Atlantique. Julie Rouart aurait pu négocier La Dame aux éventails pour une belle somme, elle a préféré la donner à la France. Merci Bibi.

à lire
Julie Manet, la mémoire impressionniste, catalogue sous la direction de Marianne Mathieu,
édité par Hazan et le musée
Marmottan Monet.


à voir
«Julie Manet, La mémoire impressionniste»,
musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris XVIe,
jusqu’au 22 mars 2022.
www.marmottan.fr

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne