Judith et Holopherne bientôt sous le marteau

Le 28 février 2019, par Carole Blumenfeld

Estimé 100 à 150 M€ et sans prix de réserve, le tableau, dont l’attribution au Caravage fait l’objet de débats passionnés, sera vendu par Marc Labarbe OVV à Toulouse le 27 juin prochain.

Le tableau photographié après sa restauration.
PHOTO Cabinet Turquin

Il est des paradoxes qu’un initié du monde de l’art aurait bien du mal à expliquer à un novice. Judith tranchant la tête d’Holopherne est sans doute le tableau, avec le Salvator mundi, qui a alimenté le plus les conversations et fait couler le plus d’encre dans la presse depuis trois ans, tout en étant celui pour lequel un chercheur aurait du mal à citer plus d’une publication scientifique  en l’occurrence celle de Nicola Spinosa dans le catalogue de l’exposition «Attorno a Caravaggio. Una questione di attribuzione» (pinacothèque de Brera, novembre 2016-février 2017). Tant du côté de ceux qui croient à l’attribution au Caravage que de celui des sceptiques, les chercheurs ne se sont guère exprimés, alors même  autre paradoxe  que le peintre n’a jamais donné lieu à tant d’expositions. Il y a quelques semaines, la Gazette publiait un échange avec Keith Christiansen (voir n° 2, page 29), qui rappelait combien d’œuvres désormais célèbres du maître furent longtemps controversées avant d’être unanimement acceptées par la communauté scientifique. Keith Christiansen expliquait, du reste, que la première fois qu’il avait vu le tableau, il avait été convaincu de son authenticité, tout en ayant l’intuition «qu’il s’agissait de l’une de ces œuvres qui ne font pas consensus parmi les spécialistes». Le cabinet Turquin brandit ce même argument, à Londres, en citant Le Christ à la colonne de Rouen, Le Martyre de saint André de Cleveland, Marthe et Marie-Madeleine de Detroit, Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste de Londres, L’Arrestation du Christ de Dublin, Les Tricheurs de Fort Worth, Le Reniement de saint Pierre du Metropolitan, le Saint François en méditation de Crémone, Le Martyre de sainte Ursule de la collection Intesa Sanpaolo, et enfin Le Chevalier de Malte du palazzo Pitti… En cela, avec la monographie de Roberto Longhi, Le Dossier Caravage. Psychologie des attributions et psychologie de l’art demeure peut-être l’ouvrage le plus fondamental sur l’artiste ! Dans l’introduction, André Berne-Joffroy écrivait en 1959 que «rien ne fausse davantage nos connaissances que l’oubli des circonstances de leur édification. Négliger de les remplacer sur le fond naturel de nos ignorances, de nos oublis, de nos incuriosités, c’est méconnaître la bizarrerie hasardeuse des îlots qu’elles y forment». En annonçant la vente aux enchères qui se tiendra à Toulouse le 27 juin , devant un parterre de journalistes, en majorité anglo-saxons, réunis chez Colnaghi, le cabinet Turquin apporte une nouveauté : le témoignage en faveur de l’œuvre de David M. Stone, professeur d’histoire de l’art à l’université du Delaware et spécialiste du peintre. Pour lui, la Judith de Toulouse «présente, au travers de cette séduisante jeune protagoniste vêtue de noir, l’une des héroïnes les plus intenses du Caravage. Son regard vers le spectateur annonce celui du petit garçon dans le Portrait du grand maître Alof de Wignacourt et d’un page (Paris, musée du Louvre), réalisé à Malte vers 1608. Le rendu du visage et des drapés, ainsi que le merveilleux traitement du rideau rouge du fond, me convainc de l’attribution de la toile au Caravage.»
Éléments significatifs
Le cabinet Turquin rend également public l’avis de Rossella Vodret, dont la position n’a pas varié depuis la présentation du tableau à la Brera : «Nous pouvons conclure que les figures de Judith et d’Holopherne ont été exécutées selon une technique qui présente tous les éléments les plus significatifs de la technique d’exécution du Caravage (le type de toile et de préparation, les incisions, les esquisses, le dessin, l’utilisation de la préparation a risparmio, les ombres…). Il apparaîtrait bizarre que de tels éléments se retrouvent tous rassemblés dans un tableau qui n’aurait pas été peint par le Caravage.» En réalité, la grande nouveauté, c’est la restauration du tableau par Laurence Baron-Callegari, qui confirme l’un des points du rapport scientifique de Claudio Falcucci : dans un premier temps, Judith regardait le général assyrien, comme dans Judith décapitant Holopherne (Rome, Palazzo Barberini), et non le spectateur (voir Gazette, n° 2, page 28) ! Reste la question de la provenance, qui est loin d’être tranchée. La toile de rentoilage et le châssis prouvent néanmoins que l’œuvre était déjà en France à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe. Le 27 juin prochain, Éric Turquin et Marc Labarbe l’assurent à Londres, les enchères débuteront à 30 M€, et il s’agira d’une «vente authentique, sans prix de réserve ni système de garantie qui fausserait la réalité». Pour autant, Éric Turquin se montre extrêmement confiant, vu l’intérêt suscité par le tableau chez plusieurs collectionneurs. Le public toulousain pourra, avant cela, profiter de l’œuvre du 17 au 23 juin, puisqu’elle sera exposée à l’hôtel des ventes Saint-Aubin, avant sa mise aux enchères, qui aura lieu à la Halle aux grains. Et, quand on demande à Éric Turquin ce qu’il imagine faire le lendemain, la réponse est sans appel : «Trouver le prochain !»

jeudi 27 juin 2019 - 18:00
Toulouse - 1 place Dupuy - 31000
Marc Labarbe
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