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Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle : le Cyclop, bon pied bon œil

Publié le , par Henri Guette

Après d’importants travaux de restauration, notamment sur sa façade en miroir, l’œuvre imaginée par Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle brille à nouveau de mille feux. Redécouverte d’un géant au cœur de la forêt de Milly.

© Régis Grman Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle : le Cyclop, bon pied bon œil
© Régis Grman

Le Cyclop est un colosse qui sait se faire discret. Malgré ses plus de 22 mètres, l’œuvre ne dépasse pas la cime des arbres et ne se rencontre pour ainsi dire que nez à nez. En choisissant le lieu-dit du Bois des Pauvres en 1969, Jean Tinguely (1925-1991) et Niki de Saint  Phalle (1930-2002) tenaient à une inscription en pleine nature. C’est autour et avec des chênes déjà centenaires que le premier dépose ainsi la lourde structure de métal qui servira de fondations. Quant à la seconde, c’est dans le but de fondre cette énorme carcasse dans le paysage – et après avoir achevé son sculptural jardin des Tarots en Toscane – qu’elle a l’idée de recouvrir de miroirs la face qui donnera son identité, son nom, à cette sculpture pénétrable, visitable et véritable musée. On ne peut la découvrir qu’en allant dans la forêt et si cette marche participe au succès du site, en fait un véritable pèlerinage, sa localisation est aussi sa fragilité, comme l’explique François Taillade, directeur de l’association Le Cyclop, chargée de veiller sur l’œuvre et de l’ouvrir au public. Si à la belle saison, la fréquentation, stable, tourne autour de vingt mille visiteurs annuels, le Cyclop doit aussi composer à l’année avec la faune locale et les rigueurs de l’hiver. Ouverte à tous les vents, mais aussi aux oiseaux venus nicher et aux animaux de tout poil, la sculpture n’a pas été conçue dans un souci de conservation mais bien plutôt de récupération. Ainsi les miroirs qu’utilisait la Franco-Américaine s’étaient-ils craquelés ou ternis avec les écarts de température, l’humidité, et des infiltrations d’eau de pluie avait-elles endommagé L’Hommage aux déportés d’Eva Aeppli (1925-2015). Ces dégradations rendaient à terme l’endroit dangereux et, même si les filets de protection participaient à l’impression d'un chantier en cours, des interventions d'ampleur s'imposaient. Commanditée par le CNAP entre mars 2021 et mai dernier, cette campagne de restauration a surtout concerné  La Face aux miroirs et le wagon de la SNCF perché en haut de la sculpture, mais a également bénéficié à l’ensemble du site avec des travaux pour améliorer l’étanchéité, un nettoyage général et un coup de peinture au bitume. Avec un budget de 1,5 M€, le Cyclop a fait peau neuve et s’est doté d’un espace d’accueil, de petite restauration, d’une boutique pour améliorer le confort des visiteurs, mais aussi d’un espace vidéo pour prolonger l’expérience artistique. Le chantier, qui a réuni quotidiennement jusqu’à une vingtaine de personnes, comportait de nombreux défis. Se sont ainsi présentés au chevet du géant une grande diversité de corps de métiers, comptant aussi bien des architectes et des ingénieurs que des restaurateurs, des spécialistes du verre, du métal, de la céramique comme du textile, et des forestiers. L’enjeu était en effet, outre la restauration – compréhensible – et la rénovation de certaines parties, celui d’une conservation préventive. Celle-ci ne pouvait passer que par des phases de recherches permettant de mettre en perspective le temps long de la genèse du Cyclop et celui de son avenir. La pérennité de cette œuvre donnée à l’État en 1987 et inaugurée en 1994 – soit après la mort de Jean Tinguely – a longtemps été le sujet de débats, et ne pouvait passer que par une forme d’institutionnalisation à même d’en supporter les coûts.
 

©  PLECOMTE CNAP
©  PLECOMTE CNAP

Aventure clandestine
Architecture d’artiste, aventure collective, le Cyclop est né d’une conjonction de circonstances favorables. Lorsque, au début des années 1960, Niki de Saint Phalle fait découvrir le palais du Facteur Cheval à son compagnon, elle lui lance un défi. Alors qu’elle-même est sur la voie de sculptures monumentales et habitables avec Hon (1966), réalisée au Moderna Museet de Stockholm, elle l’invite à changer d’échelle. En 1968, l'artiste suisse travaille avec Bernhard Luginbühl au Gigantoleum, un projet de sculpture-architecture, vu comme un espace interactif et ludique, qui ne verra pas le jour mais pose les fondements du projet collaboratif d’ampleur du Cyclop. Par la rencontre d’un maire complaisant, d’une famille de ferrailleurs de bonne volonté et d’un site adéquat, Milly-la-Forêt permet à celui-ci de se concrétiser. Alors que le couple achète une propriété dans la ville voisine de Soisy-sur-École, le terrain du Bois des Pauvres se libère également. Si l’édile leur déconseille de déposer un permis de construire et ferme les yeux sur ce qu’il se passe au bois, les artistes entament de leur côté les travaux dans toute la clandestinité que permet le déplacement de 350 tonnes de métal récupéré. Détournant encore, avec la complicité du directeur du futur centre Georges-Pompidou, Pontus Hultén, une cheminée du musée national en cours de construction, le chantier cristallise un réseau d’amitiés. Le Cyclop est constitué de multiples gestes disparates. Si Jean Tinguely l’a doté d’une structure, d’un mécanisme, Bernhard Luginbühl lui a donné une Oreille. Si Jean Pierre Raynaud l’a augmenté d’une toise (La Jauge), Soto y a installé un Pénétrable sonore… Une trentaine d’œuvres se donnent ainsi à voir dans et autour de la sculpture et manifestent des relations amicales et joueuses. Ouvrier à plein temps sur celle-ci en sa qualité de soudeur, Seppi Imhof croise les noms de nouveaux réalistes comme Arman, César et Daniel Spoerri, qui participent volontiers au projet. Pierre Marie Lejeune puis Philippe et Dorothée Bouveret, qui assisteront Niki de Saint Phalle pour la conception de la Face aux miroirs, laisseront eux aussi des témoignages de leurs passages. Visiter le Cyclop, c’est ainsi aller au-devant d’un compagnonnage et entrer dans une intimité, encore renforcée par une jauge limitée à vingt-cinq personnes par visite.
 

Jean Tinguely, Le Cyclop, 1969-1994, FNAC, donation Jean Tinguely - Niki de Saint Phalle à l’État en 1987, Centre national des arts plasti
Jean Tinguely, Le Cyclop, 1969-1994, FNAC, donation Jean Tinguely - Niki de Saint Phalle à l’État en 1987, Centre national des arts plastiques.
© Adagp, Paris, 2022 / CNAP

Sculpture-machine
Il y a fort à faire pour que le géant continue de rugir. Les rouages de la Méta-Harmonie et de la Méta-Maxi, qui mettent en branle l’édifice par un ensemble de réactions en chaîne et de mécanismes sonores, doivent être régulièrement huilés, inspectés, surveillés. La chute d’eau qui passe par la bouche du colosse fait elle aussi l’objet d’une attention particulière. L’œuvre a été conçue en mouvement, et entretenir cette dimension si prégnante est un travail de chaque instant qui se double d’un enjeu de médiation auprès du public. Jean Tinguely, qui dans les années 1960 avait inauguré sa série de sculptures autodestructrices, n’était pas réputé être soucieux de conservation ou de restauration. Témoin des débuts d’une société de consommation, il travaillait avec les rebuts et tout ce qu’il parvenait à récupérer, sans que l’on parle encore de recyclage. En butte à une industrie triomphante, il a donné forme à une machinerie improductive en alliant sens de l’absurde et poésie, monumentalité et humour. Une restauration conjointe à un entretien régulier vise maintenant à rendre son œuvre durable. Après avoir remplacé le bois du wagon de l’Hommage aux déportés et l’avoir doté d’un système d’aération pour y préserver les sculptures textiles d’Eva Aeppli, après avoir de même renforcé les vitrines destinées aux œuvres de Giovanni Battista Podestà, l’enjeu est de créer les meilleures conditions de sauvegarde possibles dans un contexte difficile. Dans ces derniers travaux, les technologies récentes ont été convoquées pour créer des plans qui permettront de faciliter l’entretien et d’accroître la résistance des matériaux : la modélisation 3D, des empreintes au latex dans le cas de la Face aux miroirs, rendront les reconstitutions plus faciles. Saint-Gobain produit également un miroir qui devrait résister aux écarts de température. Ainsi les 62 000 tesselles du Cyclop, qui rayonnent désormais comme au premier jour, sont-elles parées contre les assauts du temps.

à voir
Le Cyclop de Jean Tinguely,
le Bois des Pauvres, Milly-la-Forêt (91), tél. : 01 64 98 95 18,
Ouvert d’avril à octobre.
www.lecyclop.com
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