Jean-Marc Dumontet, collectionneur atypique

Le 19 septembre 2019, par Stéphanie Pioda

Producteur de spectacles et bourreau de travail avec ses six théâtres, il est aussi un boulimique de street art, qu’il achète essentiellement aux enchères. Rencontre.

Jean-Marc Dumontet. DR


Comment s’est effectuée votre «entrée dans le cercle des collectionneurs ?
C’était il y a quatre ans environ, à New York, où j’ai découvert tout particulièrement le travail de Shepard Fairey. Puis, dans un second temps, avec un de mes amis, Nicolas Laugero Lasserre, alors qu’il présentait sa collection dans le cadre d’une exposition itinérante. Il m’a guidé pour mes premières acquisitions lors d’une vente aux enchères de la maison Digard en juin 2015, où j’ai acquis une douzaine d’œuvres, de Swoon, Shepard Fairey, C215 entres autres... Depuis, j’avance seul, sans conseiller, et j’ai accumulé la plupart des œuvres dans mon bureau, mais aussi dans les couloirs, les salles de réunion et les autres bureaux, où mes collaborateurs sont désormais très curieux des nouvelles pièces qui arrivent, au point de me signifier leur intérêt pour l’une ou l’autre, qu’ils aimeraient voir dans leur propre bureau. En revanche, il y en a très peu chez moi.
Vous profitez plus des œuvres de cette manière ?
Oui, je travaille beaucoup et je suis très heureux d’y poser régulièrement mes yeux, cela me rend joyeux ! Mais il y a aussi une notion de partage avec les artistes avec lesquels je travaille. Des discussions naissent autour du street art, des coups de cœur, suite auxquels il m’est arrivé d’offrir certaines pièces.
Vous avez constitué très rapidement une collection importante…
Je reconnais qu’il y a une sorte de boulimie, comme l’attestent les trois cent œuvres que j’ai achetées en quatre ans. Cela va d’une série de skates aux Rubik Towers d’Invader, un assemblage de deux cent seize Rubik’s Cubes [acquis 88 400 € chez Digard OVV, à Drouot, le 8 avril 2019, ndlr], en passant par des panneaux de Clet, un tableau récent de Seth, Shepard Fairey... Je dirais que l’on peut identifier cent vingt grandes œuvres et deux cents plus anecdotiques.
Vous établissez une hiérarchie entre elles ?
Non, je ne parle pas de hiérarchie car je suis très content d’être entouré de chacune de ces œuvres, à laquelle j’attribue une place bien particulière. Celle de Seth que j’ai achetée au mois de mai est venu dissimuler un panneau de Clet, mais je sais précisément où se trouvent chacun de mes achats, même s’ils ont envahi mon bureau au point que je n’ai pas pu accéder à certaines archives pendant un an, jusqu’à ce que je n’aie plus le choix… car j’avais besoin de retrouver un document !
Quels sont les piliers de votre collection ?
Swoon, Shepard Fairey, Invader, Seth, Dran et Vihls. Bien souvent, j’ai plusieurs œuvres d’un même artiste. Si je possède une douzaine de pièces de Clet, par exemple, ou parfois certains skates en double, je n’ai qu’une seule toile de David de la Mano, dont j’aime beaucoup le travail mais que je trouve un peu plus angoissant. Ensuite, on trouve Pure Evil, l’Atlas, Speedy Graphito... Je ne sais pas ce que vaudra cette collection dans dix ou quinze ans, peut-être que ce sera un naufrage, mais j’en aurais tellement profité que je suis heureux ainsi.

 

Seth, Sans titre, 2015, 195 x 130, peinture aérosol et acrylique sur toile.
Seth, Sans titre, 2015, 195 130, peinture aérosol et acrylique sur toile. DR

Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché dans le street art, par rapport à l’art contemporain  plus classique ?
J’aime ce côté très libre, qui est né sur les murs, l’incroyable poésie d’un Seth par exemple, dont la jeune fille à la marelle peinte dans le quartier de la Butte-aux-Cailles, à Paris, est plus forte que le même sujet sur toile, avec cette percée vers l’infini. Je suis sensible à tout cela et j’ai eu envie de vivre avec. Dans cet ensemble, il y a deux œuvres différentes, dont une lithographie de Warhol, un art que je trouve plus bourgeois. Si je suis très content qu’elle soit accrochée en face de mon bureau, j’ai plus d’émotion face aux œuvres d’art urbain.
Votre intérêt pour Warhol est lié à sa place dans l’histoire de l’art, plutôt qu’à cette lithographie en particulier ?
Oui, incontestablement, il y a une dimension plus patrimoniale que n’a pas forcément ma collection et qui fait partie du petit tiraillement qui monte en moi, comme une petite voix : «Est-ce que je dois construire une collection de façon rationnelle ou me laisser guider uniquement par les émotions ?» Par moment, j’oscille entre les deux, rappelé à l’ordre par mon côté raisonnable de chef d’entreprise. Alors que dans un premier temps, j’achetais tout ce qui me séduisait de façon un peu brouillonne, je suis dans une nouvelle phase dans mes acquisitions, porté par cette volonté d’aller vers des grandes œuvres.
Qu’entendez-vous par «grandes œuvres» ?
Je parle en termes de prix, de taille, de valeur symbolique et de rareté. Par exemple, je trouve que Shepard Fairey produit beaucoup mais il manque de la rareté chez lui, même si j’en ai encore acheté trois lors de la dernière exposition à la galerie Itinerrance. J’ai envie de pièces uniques, qui continuent de m’émouvoir, comme sa Marianne.
Jusqu’à présent, vous formiez votre œil et désormais vous semblez être plus dans la construction…
Oui, j’ai beaucoup batifolé. J’ai appris, j’ai tâtonné et aujourd’hui j’ai envie d’œuvres qui me surprennent sans pour autant perdre la dimension du plaisir, qui demeure importante. Je grandis avec ma collection !
Est-ce que vous revendez certaines pièces ?
Non, elle font partie de mon parcours, de mon histoire et je tiens toujours à chacune d’entre elles. Peut-être que c’est un réflexe de jeune collectionneur et que j’aurai un autre regard dans dix ans ! Certaines continuent de me toucher, d’autres sont poétiques, chargées symboliquement et ont du sens, mais d’autres ont juste une esthétique qui me séduit.

 

Invader, trois livres dont L’invasion de Paris, livre 01 : la genèse - 2005 à droite, installés sur le bureau de Jean-Marc Dumontet.
Invader, trois livres dont L’invasion de Paris, livre 01 : la genèse - 2005 à droite, installés sur le bureau de Jean-Marc Dumontet. DR

Où achetez-vous principalement ?
Les achats en galerie sont marginaux et l’essentiel de mes acquisitions se fait aux enchères, ce qui correspond à mon rythme de travail, qui me laisse peu de temps libre. Je n’ai pas pu me rendre à la dernière exposition de Shepard Fairey, à la galerie Itinerrance, par exemple, et j’ai choisi des œuvres sur catalogue. En revanche, je vais toujours voir les expositions avant les ventes à Drouot ou chez Artcurial.
Suivre les artistes en galerie permet de découvrir des jeunes artistes, ce qui n’est pas forcément le cas aux enchères…
Les découvertes sont tout à fait possibles. Cela a été le cas pour moi récemment avec l’artiste norvégien Anders Gjennestad, alias STRØK, né en 1980. L’autre avantage des enchères est que, alors qu’une galerie organise l’exposition d’un artiste par mois, le commissaire-priseur réunit trois cents œuvres d’un coup. J’en sélectionne une dizaine à chaque fois, que je remporte ou pas ! Il y a toujours l’excitation de la surprise face aux autres enchérisseurs !
Vous fixez-vous un budget par vente ?
Je ne détermine pas un budget global, mais un seuil par artiste ou par pièce. Par exemple, récemment, je ne suis pas allé au-delà de 50 000 € pour un livre d’Invader, étant donné que j’en avais déjà acquis un pour 48 000 €, ce qui était pour moi un repère. Je ne veux pas non plus faire n’importe quoi, c’est mon côté bon élève. Ensuite, il est toujours intéressant de voir comment le marché s’est comporté lors d’une vente et si on reste dans une certaine logique. Je n’ai pas envie de me laisser happer par une certaine frénésie, d’où le fait que je laisse un collaborateur enchérir à ma place tandis que je garde une certaine distance au téléphone.
Combien dépensez-vous par an pour acheter des œuvres d’art ?
J’ai acquis pour un montant total d’un peu plus d’un million d’euros en quatre ans, avec une grande variété de prix.
Envisagez-vous d’exposer votre collection ?
Nicolas Laugero Lasserre est venu, il y a un an, dans mes bureaux et me l’a suggéré. À l’époque, cela m’a paru saugrenu. Mais, après avoir revu il y a peu mon catalogue, j’ai identifié une centaine d’œuvres significatives et l’idée m’est moins étrangère aujourd’hui... Je n’ai pas pour autant franchi le pas.

Jean-Marc Dumontet
en 5 dates
1966 Naît à Bordeaux
1989 Crée l’agence de communication JMD Conseil
1991 Se lance dans la production de spectacles
2010 Achète le Point-Virgule et Bobino
2015 Premières acquisitions aux enchères à Drouot 
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