Jean-Louis Remilleux, collectionneur boulimique

Le 03 décembre 2020, par Éric Jansen

Heureux producteur de Secrets d’histoire, Jean-Louis Remilleux est aussi passionné par le XVIIIe siècle et les demeures destinées à recevoir ses collections

© Mattia Aquila

Un palais en Sicile. C’est le titre tout en sobriété du très bel ouvrage – avec des photos de Mattia Aquila (éditions Albin Michel) – dans lequel le producteur immortalise sa dernière œuvre : la renaissance du palazzo Castelluccio, à Noto. Sublime décor qui n’aurait pas déplu à Visconti. Car Jean-Louis Remilleux cumule deux passions : s’il collectionne depuis trente ans mobilier et objets d’art, avec une prédilection pour le XVIIIe siècle, il a aussi un faible pour les demeures qui ont une histoire, recréant ainsi des univers parfaits d’harmonie et de charme.
Comment est née cette aventure sicilienne ?
Il y a une dizaine d’années, je pars en vacances avec des amis visiter la Sicile, dont je ne savais pas grand-chose. J’avais dans ma bibliothèque un livre sur les plus belles demeures de l’île et j’avais bien sûr vu Le Guépard, de Visconti, qui m’avait profondément marqué. J’avais donc une vision un peu fantasmée. Nous avons visité Palerme, Taormine, Syracuse, et quand nous sommes arrivés à Noto, je suis littéralement tombé sous le charme de la ville. La pierre ocre, la lumière, l’atmosphère, l’architecture baroque, j’ai tout de suite demandé s’il y avait quelque chose à vendre. Rien. Jusqu’à ce qu’on m’indique une grande demeure, qui semblait abandonnée. Quand je suis arrivé devant, les deux portes se sont ouvertes pour laisser sortir un gardien. J’ai entraperçu deux palmiers au milieu de la cour d’honneur, comme un décor d’opéra, un palais oriental, et j’ai immédiatement eu le coup de foudre. J’ai pu ensuite visiter la maison, qui était dans un état déplorable. Il n’y avait plus de volets aux fenêtres, des portes avaient été murées, les fresques et les plafonds peints étaient très abîmés. C’était affolant, mais il se dégageait un tel romantisme de cet endroit, c’est comme s’il me lançait un appel. Il voulait ressusciter.
Vous vous êtes senti investi d’une mission ?
En quelque sorte. On se dit à ce moment-là : «Si je passe en fermant les yeux, qui va venir le sauver 
C’est presque un devoir moral…
Ce serait trop dire, car il y a aussi une part d’égoïsme. On le fait d’abord pour soi. C’est mon plaisir de voir renaître ce palais, de participer à ce gigantesque chantier qui va durer trois ans, c’est une expérience merveilleuse.
Ce n’est pas si égoïste que ça, car vous l’ouvrez aussitôt au public.
Oui, et il y a beaucoup de Siciliens qui l’ont découvert. J’ai reçu des lettres adorables, toutes sortes de gens qui m’ont écrit pour me remercier.

 

Sa façade néoclassique, sa cour pavée et ses palmiersdonnent au palais Castellucio (1782) des airs de décor d’opéra.© MATTIA AQUILA
Sa façade néoclassique, sa cour pavée et ses palmiers
donnent au palais Castellucio (1782) des airs de décor d’opéra.
© MATTIA AQUILA


Une fois le palais sauvé, vous le remeublez de façon très harmonieuse. Pourquoi ce désir de cohérence ?
J’ai essayé de restituer l’atmosphère de la fin du XVIIIe siècle en Sicile, dans l’esprit du Grand Tour. Les décors peints néoclassiques appelaient un mobilier de cette époque. Dans les palais siciliens aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose, les meubles ont souvent été vendus, un monde a succédé à un autre, comme dans Le Guépard, si bien qu’on n’a plus idée du raffinement de la région au moment de sa puissance.
Vous n’êtes pas vraiment amateur d’éclectisme, le masque africain sur une commode Boulle avec un fauteuil de Jeanneret, ce n’est pas vous…
Non, j’aime les objets qui s’assemblent et se ressemblent, et qui racontent une histoire. Je n’aime pas les choses qui s’entrechoquent et qui n’ont rien à se dire. On peut créer une harmonie avec les masques africains, qui sont anciens, mais je n’adhère pas au côté systématique, comme on le voit aujourd’hui, c’est une affectation.
Où avez-vous trouvé tout ce mobilier et ces tableaux ?
Chez les antiquaires de Naples et de Palerme, et aussi dans des ventes aux enchères, en Italie comme à Drouot. On trouve tout à Drouot ! Le mobilier de l’Italie du Sud n’était pas très recherché à ce moment-là. Cela a changé depuis.
À cause de Jacques Garcia, qui s’est fait lui aussi une très jolie maison à côté de Noto ?
Il y en avait assez pour nous deux (rires) ! Pour vous dire la vérité, Jacques est arrivé un peu après moi, il est venu passer quelques jours dans une maison que j’avais achetée à la campagne, car la négociation pour l’achat du palais a duré presque un an et je pensais que je ne l’aurais finalement pas. Jacques a lui aussi succombé au charme de Noto et a aussitôt cherché quelque chose à acheter. Il a trouvé ce monastère et l’a restauré de façon extraordinaire.
Quand vous vous lancez dans cette aventure, êtes-vous déjà propriétaire du château de Digoine ?
Oui, j’ai vendu Groussay en 2010-2011, et j’ai acheté Digoine. Là aussi, il y avait énormément de travaux à faire.
Pourquoi ce choix ?
Digoine est un grand château du XVIIIe siècle à la campagne, avec tout ce que cela sous-entend de charme et de beauté. Il n’y a aucune nuisance alentour. Le Charolais-Brionnais, avec ses haies, ses bocages, ses belles vaches blanches, est irrésistible. On est à une heure de TGV de Paris et à moins de deux heures de route de Lyon, dont je suis originaire et où vivait à l’époque ma mère.
Le château est-il vide quand vous en prenez possession ?
Complètement, il y a eu deux jours de ventes chez Beaussant Lefèvre, où j’ai racheté ce qui était lié à l’histoire du château, comme des dessins de l’architecte Verniquet, les portraits des commanditaires par François de Troy, des services en porcelaine et tous les lits faits spécialement pour Digoine, dont certains sont estampillés Jacob.
Pourquoi, alors, organisez-vous la vente de votre collection en 2015 ?
Parce que le château explosait ! Il y avait trop de choses. Et d’autre part, j’avais besoin de cet argent pour continuer mes restaurations. La vente a été un succès, mais sur les mille lots du catalogue, 200 n’ont pas trouvé preneur. Je ne voulais pas vendre à n’importe quel prix… Et j’ai été très heureux de voir revenir des objets que j’aime énormément, comme le cartonnier de BVRB. Très vite, j’ai recommencé à acheter. Et aujourd’hui, il y a encore plus de choses qu’avant.
Les travaux de restauration sont-ils achevés ?
Oui, pour le château, mais je n’ai pas fini le théâtre, qui date de 1830 et qui est dans son jus, avec une très jolie patine. Sarah Bernhardt et Jacques Offenbach s’y sont produits. Je veux refaire leur loge, mais la restauration doit être chirurgicale.

 

Avec force meubles et tableaux, Jean-Louis Remilleux a recréé l’atmosphère très raffinée d’un palais sicilien de la fin du XVIIIe siècle.©
Avec force meubles et tableaux, Jean-Louis Remilleux a recréé l’atmosphère très raffinée d’un palais sicilien de la fin du XVIIIe siècle.
© MATTIA AQUILA

Un théâtre qui en rappelle un autre, celui de Groussay…
Vous ne croyez pas si bien dire : quand j’ai visité la première fois Digoine, le propriétaire m’a dit que Charles de Beistegui était venu le voir en 1950, avant de réaliser le sien.


Pourquoi vous êtes-vous séparé de cette demeure que vous aviez restaurée et remeublée avec tant de zèle ?
On est venu m’offrir une somme qu’il était difficile de refuser. Cela ne s’est toutefois pas fait sans un pincement de cœur. J’ai adoré mes dix années à Groussay, mais je me suis dit que j’allais recommencer ailleurs.
Au fond, plus encore que les objets, vous aimez les mettre en scène dans des maisons. Beaucoup de collectionneurs accumulent sans tenir compte de l’écrin, ce n’est pas votre cas…
Il faut les deux ! Cela va ensemble. Je ne pourrais pas vivre au milieu de meubles et de beaux objets dans un appartement banal. Peut-être est-ce aussi un refuge contre la laideur d’un environnement qui nous oppresse. Je suis plus heureux dans un château, même délabré, que dans une maison contemporaine.
Jacques Garcia a-t-il compté dans cette façon de voir les choses ?
Il a eu sur moi une influence considérable. Dans les années 1990, j’ai assisté à la renaissance du château de Champ-de-Bataille et j’ai vu l’ampleur des travaux. Je me suis dit que si un homme seul pouvait parvenir à cela, je devais pouvoir y arriver aussi. Cela m’a donné un élan et du courage, et j’ai entamé la restauration de Groussay.
Hélas, le château est aujourd’hui à nouveau à vendre et dans un triste état…
C’est un crève-cœur. Je pensais l’avoir cédé à des gens riches, qui allaient pouvoir mettre les centaines de milliers d’euros que nécessite l’entretien de ce genre de maison. Je ne pouvais pas imaginer que ces personnes étaient malhonnêtes. Cette expérience m’a servi de leçon. J’ai créé une fondation pour le palais de Noto, afin qu’il me survive. J’ai pensé qu’il n’était pas possible que tout le travail qui avait été fait ici disparaisse ensuite. Comme le dit Paul Morand à propos de Beistegui à Venise, «reconstituer un palais, c’est dire non au gouffre».

Jean-Louis Remilleux
en 5 dates
1983
Commence à arpenter le marché aux puces de Saint-Ouen et l’hôtel Drouot
2000
Achète le château de Groussay
2011
Vend le château de Groussay et achète le château de Digoine
2012
Achète le palazzo Castelluccio à Noto
2018
Ouvre le palazzo Castelluccio au public
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne