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Jean-François Dubos, collectionneur et mécène

Publié le , par Sophie Bernard

L’ancien président de Vivendi a composé au fil des décennies une collection hétéroclite, au sein de laquelle la photographie domine. Président de la Maison européenne de la photographie depuis décembre 2017, cet homme de culture est également mécène.

Jean-François Dubos Jean-François Dubos, collectionneur et mécène
Jean-François Dubos
© Photo Emmanuel Bacquet

Quel type de collectionneur êtes-vous ?
Une collection, c’est une envie et de belles rencontres. Cela relève d’une démarche un peu égoïste. Ce que je sais, c’est qu’il m’est nécessaire de voir et de vivre avec les œuvres que je possède. Je suis très frustré d’avoir cent cinquante photos rangées dans un meuble : j’aimerais les encadrer et les accrocher chez moi, les intervertir… je ne peux pas, par manque de place. Mais je les connais, je sais où, pourquoi et qui.
Comment analysez-vous l’acte d’achat ?
J’achète avant tout au regard, ce qui explique sans doute pourquoi ma collection est éclectique. Elle comprend aussi bien des dessins, des lithographies, des sculptures et des peintures que des photographies, qui sont de loin les plus nombreuses. Elle n’a pas de thème non plus : elle traduit probablement un faisceau d’émotions à un moment donné. Indéniablement, il y a chez moi une grande part de compulsion. Si je n’achète pas sur le coup, l’envie passe. Je me souviens avoir acquis un Garouste à la galerie Durand-Dessert sur un coup de tête ; à l’époque, c’était pour moi une prise de risque financière…
À quand remontent vos premières acquisitions ?
J’étais étudiant, et il s’agissait de lithographies de Bram van Velde et de Leonor Fini. Par la suite, je suis passé à la peinture, en décidant de me concentrer sur des œuvres ayant une certaine valeur. Forcément, cela a limité mon champ d’action. Car longtemps, acquérir des œuvres d’art a signifié faire des sacrifices : je n’avais pas de gros moyens. Mais la motivation a toujours été plus forte, si bien que je pouvais m’endetter pour un tableau. Je pense notamment à un Simon Hantaï payé en plusieurs fois dans les années 1990, grâce à la bienveillance et à l’amitié de M. Fournier, galeriste bien connu qui nous a quittés. Précision : je ne me suis jamais fixé de limite, ou du moins de budget annuel.

 

Détail d’une huile sur toile de Simon Hantaï (1922-2008), acquise par Jean-François Dubos en 1998.
Détail d’une huile sur toile de Simon Hantaï (1922-2008), acquise par Jean-François Dubos en 1998.© Archives Simon Hantaï / Adagp, Paris, 2019


Quelles sont les pièces les plus onéreuses de votre collection ?
Il y a trois ans, je me suis fait un grand plaisir en m’offrant un montage d’Anselm Kiefer, chez Yvon Lambert, mêlant photo et dessin. J’ai été immédiatement frappé par sa puissance. Avec ma femme, nous avons acheté un arbre de Rodney Graham. On est tombé amoureux de cette photo, que l’on a acquise à 15 000 $. Aujourd’hui, elle en vaut beaucoup plus… Certaines œuvres n’ont pas de prix, parce qu’on ne les trouve plus. J’ai par exemple un Baselitz, des objets africains et asiatiques d’un certain coût.
Est-ce représentatif de l’ensemble de votre collection ?
Non, je possède aussi des pièces moins onéreuses. Je ne suis pas motivé par l’idée de créer un patrimoine, et je ne spécule pas. Ainsi, je n’ai jamais revendu d’œuvres de ma collection, sauf un Vasarely. Quand quelque chose me plaît vraiment, j’ai du mal à résister. J’ai ainsi des «petites choses» acquises en salle des ventes à 3 000 ou 4 000 € : des dessins de Zadkine, Roberto Matta, Henry Moore, Liu Fan, et même des photos sans valeur. Je pense à une image de reportage repérée dans un magazine, dont j’ai acheté une copie à l’AFP. J’acquiers régulièrement, mais je ne garde pas tout car j’offre beaucoup, à mes enfants pour susciter leur désir de collectionner, ou à des amis. Je fais des dons à la Maison européenne de la photographie, notamment un grand format de David Goldblatt vu à l’exposition de la Fondation Henri Cartier-Bresson et acquis à ce moment-là, mais aussi au travers des Amis de la MEP et d’autres associations… car je m’intéresse également beaucoup à la musique, aux festivals, aux jeunes formations, aux compositeurs.
Votre intérêt pour la photo est ancien…
C’est une vraie passion que j’ai depuis une trentaine d’années. Cela a même commencé avant, vers l’âge de 15 ans : nous jugeant nuls, notre professeur de dessin avait décidé d’organiser un atelier photo. Armés de boîtiers Kodak, nous sommes allés photographier le Vieux Mans pour ensuite développer nous-mêmes nos films. C’est peut-être à ce moment-là que tout a commencé.
Comment en êtes-vous arrivé à collectionner de la photographie, dont la reconnaissance comme art est récente ?
La photo est revenue à moi un peu par hasard, au milieu des années 1990. Alors que j’occupais les fonctions de secrétaire général de la Compagnie générale des eaux, je me suis retrouvé à la tête du Carrousel du Louvre. Dans l’intervalle des défilés de mode et de divers événements, nous avons commencé à accueillir des expositions de Paris Match, dirigé alors par Roger Théron, grand amateur et collectionneur de photographie. Cela m’a encouragé à poursuivre. C’est à cette époque que j’ai fait la connaissance de Jean-Luc Monterosso, venu me solliciter à propos d’une exposition de Bettina Rheims pour laquelle il avait quelques inquiétudes. Ensuite, Rik Gadella et Hugues de Saint Simon (le premier aujourd’hui directeur d’une fondation écologiste au Laos, le second secrétaire général de la Philharmonie, alors les créateurs de Paris Photo, ndlr), sont venus me voir pour me proposer un projet dont on sait le succès. Leur idée était géniale, mais ils n’avaient pas d’argent ; j’ai pris le risque de les accueillir en décidant de tester le concept pendant trois ans. Et cela a fonctionné, grâce notamment à la présence de quelques galeries américaines que j’ai pu convaincre.

 

André Kertész (1894-1985), La Martinique, 1er janvier 1972, tirage argentique d’époque, remporté aux enchères à New York (Christie’s) en 2
André Kertész (1894-1985), La Martinique, 1er janvier 1972, tirage argentique d’époque, remporté aux enchères à New York (Christie’s) en 2011.


Avez-vous acheté votre première photo à ce moment-là ?
C’était en effet dans les années 1990, lorsque Jean-Marie Messier a pris la tête de la Compagnie générale des eaux, qui est devenue Vivendi. Il a chargé Jean-Michel Wilmotte de rénover le siège de la société, et nous avons décidé de décorer les bureaux avec des photos. La première était un diptyque de James Welling, représentant la coupole de Grand Central Station à New York. J’ai alors rencontré Philip Nelson, formidable galeriste qui m’a fait connaître les grandes collections privées des institutions et grandes entreprises américaines.
Quel était votre budget ?
Il ne devait pas excéder 5 000 à 10 000 F, puis 5 000 € par image… Cela paraît peu, mais à cette époque, ce médium était plus accessible. À titre personnel, j’ai acquis des Stephen Shore, Bernd et Hilla Becher, Robert Mapplethorpe, Thomas Struth, Nan Goldin, Nobuyoshi Araki, mais aussi des Henri Cartier-Bresson ou encore des Marc Riboud. De manière générale, j’achète beaucoup en salle des ventes, car on peut tomber sur des pépites à des prix intéressants.
Comment vos goûts ont-ils évolué ?
Longtemps, j’ai collectionné de la photographie humaniste française. Pour cela, Christian Caujolle, fondateur de l’agence et de la galerie Vu, m’a accompagné, ainsi que Baudoin Lebon. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai fait la connaissance du successeur de François Hébel, génial responsable des Rencontres d’Arles, que nous avons beaucoup aidées avec SFR.
Acquérir des œuvres d’art, c’est aussi soutenir les artistes. Cette dimension vous intéresse-t-elle ?
Bien sûr, aussi bien à titre professionnel que personnel, que ce soit pour la publication de livres, de Patrick Tourneboeuf ou Mathieu Pernot, ou en dotant une bourse de recherche et de production d’expositions… ce que je fais depuis deux ans à la demande de Sam Stourdzé aux Rencontres.
Comment voyez-vous l’avenir de votre collection ?
À terme, mon idée est d’en faire don à la Maison européenne de la photographie, mais comme il s’agit avant tout d’un patrimoine que je qualifierais d’affectif, il est possible que certaines œuvres n’intéressent pas cette institution. J’en ferai sans doute don aussi à des amis. Au fond, ma collection s’intègre avant tout dans mon cadre de vie. J’y fais de belles rencontres. Après…

Jean-François Dubos
en 5 dates
1991
Rejoint la Compagnie générale des eaux, qui deviendra Vivendi et qu’il quitte comme président en 2014
1999
Secrétaire général du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence
2010
Membre du conseil d’administration des Rencontres de la photographie d’Arles
2014
Président de la Fondation pour le droit continental JFD Associés
2017
Succède à Henry Chapier comme président de la Maison européenne de la photographie
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