Isabelle et Jean-Conrad Lemaître, un couple vidéophage

Le 01 février 2018, par Adrien Grandet

Sous leur allure classique, ils traquent, dans les secteurs émergents des foires, les pépites de demain. Leur spécialité ? L’art vidéo, dont ils ont constitué l’une des plus importantes collections en mains privées de France.

Isabelle et jean-Conrad Lemaître
DR

À force de se côtoyer, amoureux depuis des années, certains couples finissent par parler d’une seule voix. Plus encore quand une même passion les anime… Mariés depuis 1970, Isabelle et Jean-Conrad Lemaître répondent aux questions comme on se fait la courte échelle, en complétant les mots de l’autre. Et en se complimentant mutuellement. Voilà trente ans qu’ils achètent de l’art, vingt ans qu’ils se sont concentrés sur une cause, l’art vidéo. «Jean-Conrad a l’œil et l’instinct, c’est le cerveau. Moi, j’ai la sensibilité. Il est culotté, je le suis moins. Je suis dans la public relation, le networking », déclare l’épouse. «Elle a eu la bonne intuition, avec Pierre Huyghe et sa Blanche-Neige Lucie, mais on ne l’a pas achetée», reconnaît l’époux. Il parle de «recherche de vérité, de soi», elle évoque une «quête du Graal». De prime abord, ce couple, de culture protestante, paraît classique, à en juger par la maison bourgeoise du XVIe arrondissement et les meubles de famille. Ne vous méprenez pas : ces deux-là sont des originaux. Ils ont vécu comme expatriés pendant trente ans.
Et dans l’art, ils ont choisi le médium le moins évident. Jean-Conrad Lemaître le disait volontiers avant la première exposition de leur collection, en 2006 : «Par rapport à une éducation où j’ai appris à penser et à agir en fonction de ce que les autres attendent de moi, c’est mon jardin secret. Le domaine où je peux être moi-même, sans être conditionné par les autres.»

 

Vue de l’exposition de la collection Lemaître à la Maison rouge, en 2006. Aernout Mik, Park, 2002 20’. Scénographie bureau des Mésarchitectures (Didie
Vue de l’exposition de la collection Lemaître à la Maison rouge, en 2006. Aernout Mik, Park, 2002 20’. Scénographie bureau des Mésarchitectures (Didier Faustino, Pascal Mazoyer, Mathieu Herbelin).
© Marc Dommage

De Drouot à la Maison rouge
Comme la plupart des collectionneurs, les Lemaître débutent de manière classique en acquérant, dès 1973, des gravures puis des livres illustrés des années 1930, à Drouot ou chez Paul Prouté, moins par collectionnite aiguë que par atavisme familial. Installés à Madrid entre 1982 et 1986, ils découvrent l’art abstrait espagnol au musée de Cuenca. Ils achètent alors une grande toile de Fernando Zobel et poursuivent avec Antoni Tàpies, José-María Sicilia, Antonio Saura et Miquel Barceló. L’art apparaît comme un moteur de découverte et d’ancrage dans un pays. Peut-être aussi un substitut à l’expatriation. À la phase «découverte» initiée à Madrid succède celle du «décollage», entamée à leur retour à Londres, en 1986. Les Lemaître achètent alors Richard Long et Richard Deacon, fréquentent assidument la Lisson Gallery. Pour s’ouvrir à l’international, ils revendent les deux tiers de leur fonds ibérique. Durant leur interlude bruxellois, de 1989 à 1994, leur ensemble s’enrichit d’artistes belges, de Marcel Broodthaers à Patrick Van Caeckenbergh, en passant par Michel François. De retour à Londres en 1994, leur collection prend une autre tournure : la photographie occupe une part de plus en plus grande dans leur ensemble, avec l’entrée de grands noms comme Nan Goldin et Beat Streuli. De l’image fixe à l’image en mouvement il n’y a qu’un pas, que le couple franchit en achetant en 1996 leur première vidéo de Gillian Wearing. En 2004, leur décision est précise : ils se concentreront uniquement sur ce médium. Ils ont aujourd’hui, en France, l’une des plus importantes collections de vidéos en mains privés. Depuis la première exposition de celle-ci, en 2006, à la Maison rouge à Paris, son contenu a plus que triplé  il compte désormais plus de cent cinquante titres. Curieux, les Lemaître n’ont pas de ligne directrice ni de préférence géographique. Leur démarche est à la fois systématique et sensible. «Avec le temps, nous avons plus confiance dans nos choix, explique Isabelle. Il n’y a pas vraiment de changement dans notre démarche, mais un éventail plus grand.»

 

LES LEMAÎTRE
EN 5 DATES


1943
Naissance de Jean-Conrad Lemaître

1949
Naissance d’Isabelle de Turcheim, qui rencontre Jean-Conrad en 1968

1982
Le couple s’installe à Madrid

1994
Emménagement à Londres ; après un passage par Bruxelles

2006
Exposition de leur collection à la Maison rouge

Le goût du partage
Nomadisme oblige, leur collection compte quarante-cinq nationalités et quelques noyaux durs autour d’Allora & Calzadilla, Yael Bartana, Ryan Gander et aujourd’hui Clément Cogitore. Ils ont pris l’habitude de fureter dans les sections émergentes des foires, écoutant leurs coups de cœur, mais aussi les artistes et les jeunes curateurs. S’ils s’appuient sur des regards, ils ne s’entourent pas de conseillers attitrés. À l’inverse de nombreux collectionneurs cornaqués par une poignée de galeries, ils n’ont pas non plus de canal d’achat ou d’information attitré. Ils suivent avant tout leur instinct, leur œil, et les limites aussi de leur porte-monnaie, qui les poussent à des choix plus sélectifs, et a fortiori plus aiguisés. Aussi ont-ils acquis très tôt des artistes comme Steve McQueen ou Alice Anderson. «On a acheté de jeunes artistes, pendant longtemps autour de 3 000/5 000 €, confie Isabelle. La fourchette est passée à 4 000/10 000 €, jamais plus, et assez rarement à ce plafond.» Leur choix s’est aussi davantage porté sur des vidéos monobandes que sur des installations, qui ne prennent sens qu’une fois déployées dans un grand espace. Rien de plus logique : les Lemaître vivent avec leur collection. Et leur passion n’est en rien privée. Le couple est plus partageur que secret. Pour eux, la vidéo rime avec convivialité, et il leur arrive d’en montrer à leurs amis autour d’un verre et d’une tranche de foie gras maison. «C’est le même geste que de tirer une gravure d’un portfolio pour la montrer à des proches», dit Jean-Conrad Lemaître. Ceux qui ont fréquenté leurs dîners savent à quel point ce couple généreux, affectueux et sans chichi aime l’art et les artistes. Avec leurs moyens relativement modestes par rapport aux musées ou aux institutions, ils ont contribué à la diffusion et à la promotion de l’art vidéo et ont fait comprendre que oui, il est possible de vivre avec ces œuvres d’un autre genre. Pas simple, pourtant, de jouer les prosélytes… Selon une étude menée par Nathalie Moureau, Dominique Sagot-Duvauroux et Marion Vidal en 2015, la spécialité n’est présente que dans 27 % des collections françaises. «Il existe des réticences culturelles liées à la dématérialisation, regrette Jean-Conrad. Nous sommes encore dans une culture de l’objet. Les gens ont peur du multiple reproductible, mais celui-ci existe depuis longtemps avec la gravure, la photographie. L’obsolescence technologique préoccupe les collectionneurs. Il y a une part de conservation, mais c’est le cas pour toutes les œuvres d’art. Il faut juste être bien conseillé.»

Clément Cogitore, Les Indes galantes, 2017, vidéo.
Clément Cogitore, Les Indes galantes, 2017, vidéo.courtesy galerie Eva Hober

Omniprésents et hyperactifs
Passeurs et médiateurs, les Lemaître ne se lassent pas de prendre leur bâton de pèlerin, prêchant la bonne parole aussi bien à Buenos Aires, où ils ont présenté des œuvres à l’automne dernier, qu’à Tel-Aviv, où ils montreront d’autres morceaux choisis l’été prochain. D’une énergie inépuisable, ils ont exposé seize fois leur collection, créant également le prix StudioCollector, dont la douzième édition sera décernée cette année à Barcelone pendant la foire Loop  et dont Jean-Conrad préside le comité de sélection. Leur militantisme ne s’arrête pas aux grandes capitales de l’art : le couple a lancé le festival Video Video en Bourgogne, avec une neuvième édition organisée les 14 et 15 juillet prochain. En siégeant pendant huit ans au comité technique du fond régional d’art contemporain (Frac) de la région Paca, Jean-Conrad Lemaître a fait acquérir beaucoup de vidéos. De son côté, son épouse a beaucoup œuvré au Frac Alsace. Le couple est de tous les jurys, ceux de l’école du Fresnoy comme de l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf). Aujourd’hui, leur pouvoir de conviction résonne auprès d’une plus jeune génération. «La vidéo est désormais un médium à part entière», se félicite Jean-Conrad Lemaître. Chez les trentenaires-quarantenaires, élevés avec les médias de leur temps, la vidéo est parfaitement intégrée.»

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