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Helene Kröller-Müller, la collectionneuse aux 270 Van Gogh

Publié le , par Laurence Mouillefarine

Elle était l’une des femmes les plus fortunées de Hollande au début du XXe siècle, puis a connu la mouise. Helene Kröller-Müller a cependant laissé son nom et ses collections à un musée magnifique aux Pays-Bas.

Vincent Van Gogh (1853-1890), Le Pont d’Arles, dit « pont de Langlois », 1888, huile... Helene Kröller-Müller, la collectionneuse aux 270 Van Gogh
Vincent Van Gogh (1853-1890), Le Pont d’Arles, dit « pont de Langlois », 1888, huile sur toile, 54 64 cm (détail). Musée Kröller-Müller, Otterlo. 
© Musée Kröller-Müller, Otterlo

Ils sont donc là, ces chefs-d’œuvre de Vincent Van Gogh ? Divine surprise ! Des toiles universellement connues, le Portrait de Madame Roulin, la Terrasse de café la nuit, le Pont d’Arles, surgissent sur les cimaises d’un musée en pleine nature aux Pays-Bas, dans une bourgade, Otterlo, à une heure trente de route de toute grande ville. Soyons précis, l’institution possède quatre-vingt-onze tableaux et cent-quatre-vingt dessins du maître néerlandais. Pas un de plus. C’est Helene Kröller-Müller qui les a réunis au début du XXe siècle – avec la fortune de son mari. Elle est née en 1869 près d’Essen, en Prusse. Bien qu’elle n’appartienne pas à un milieu d’intellectuels, à 14 ans, Helene lit Spinoza, Goethe, Schiller, se pose des questions existentielles et s’avoue fièrement athée. Son père, établi à Düsseldorf, prospère dans le négoce du fer et du charbon. Alors que le frère de son associé hollandais, Anton Kröller, passe quelques mois au siège de la société, Wilhelm Müller convoque sa fille de dix-huit printemps : « Tu n’es pas obligée, mais cela m’arrangerait que tu épouses Anton ». Helene fera plaisir à papa. Marié en 1888, le jeune couple s’installe d’abord à Rotterdam, où l’entreprise dispose d’une succursale parmi tant d’autres. Un an plus tard, Wilhem Müller décède subitement : son gendre prend les rênes de l’affaire à 27 ans. Lorsqu’Anton ajoute à son escarcelle une compagnie de transport, Batavier Line, les Kröller emménagent à La Haye. Helene mène la vie d’une femme de riche marchand, élève leurs quatre enfants, reçoit à dîner les relations de son époux, monte à cheval, se promène en bateau. Bref, elle s’ennuie. Courir les meubles anciens, les faïences de Delft, les objets d’art de Chine pour décorer leur opulente villa du quartier huppé de Scheveningen ne lui suffit pas.
 

Acquis par Helene Kröller-Müller à l’Hôtel Drouot lors d’un voyage en France, Le Chahut, peint par Georges Seurat en 1889-1890 (170 x 141 
Acquis par Helene Kröller-Müller à l’Hôtel Drouot lors d’un voyage en France, Le Chahut, peint par Georges Seurat en 1889-1890 (170 141 cm, détail). Musée Kröller-Müller, Otterlo. 
© Musée Kröller-Müller, Otterlo

Le déclic
En 1905, elle accompagne sa fille Helene (oui, elles ont le même prénom) aux conférences que donne le critique d’art H.P. Bremmer. Un horizon s’ouvre. L’éminent professeur lui donne des cours à domicile. Il lui fait découvrir Van Gogh, dont Madame Kröller saisit le génie. Elle semble trouver dans les œuvres plastiques la spiritualité que ne lui apportait pas la religion. Du jour au lendemain, ce petit bout de femme d'un mètre cinquante décide de constituer une « énorme » collection. Bremmer est engagé pour la conseiller. Ils vont à Paris visiter les salles de ventes, les ateliers d’artistes, les galeries. « Il était mon premier ministre ; à ses côtés, je me sentais comme une reine », dira-t-elle, modeste. C’est à l’Hôtel Drouot qu’elle déniche Le Chahut du pointilliste Seurat, scène olé-olé avec des danseuses de cancan. De ces voyages, elle rapporte des tableaux à la pelle : Monet, Corot, Signac, Renoir, Denis, Redon, et Van Gogh, bien sûr… Elle les veut tous ! Qu’on ne s’y trompe pas, Helene n’est pas une excentrique. Plutôt collet-monté, sévère envers sa progéniture, elle préfère aux mondanités la lecture de Nietzche ou Zola, qu’elle dévore en français. Elle est d’autant plus maussade que l’aînée de leurs enfants lui bat froid. Et pour cause : Madame Kröller s’est prise d’affection pour un camarade de sa fille, Sam Van Deventer. Elle lui obtient même un emploi dans la société familiale. Ô, drame ! Entre la mère et ce charmant garçon se noue une amitié ambiguë. Durant trente ans, ils s’écriront quotidiennement, voire plusieurs fois par jour. Quatre mille lettres, dont certaines enflammées, en disent long sur leur complicité. Sam Van Deventer est omniprésent dans la vie des Kröller ; la rumeur évoque un « ménage à trois ». La relation entre Sam et Helene demeura-t-elle platonique ? On devine une frustration derrière cette frénésie qui pousse à accumuler 11 500 objets et œuvres d’art…

En 1911, ayant survécu à une intervention chirurgicale périlleuse, Helene Kröller-Müller, préoccupée de l’avenir de ses trésors, rêve de créer un musée. Aussitôt dit… Anton, l’époux, acquiert un bâtiment jouxtant les locaux de sa firme à La Haye pour ouvrir le Kröller Museum. Les visiteurs sont accueillis sur rendez-vous. L’accès est gratuit. Mais le lieu demeure trop confidentiel. Helene a l’ambition de toucher une plus large audience. Elle veut un « monument à la culture ». Elle met à l’épreuve plusieurs architectes, l’Allemand Peter Behrens, puis son assistant Mies Van der Rohe, avant de jeter son dévolu sur une célébrité locale, Hendrick Petrus Berlage, lequel s’est fait remarquer en bâtissant la Bourse d’Amsterdam. On prévoit d’élever une gigantesque « maison-musée » dans la Veluwe, une région forestière où les Kröller viennent de s’offrir quelque 6 000 hectares. Baguenauder dans la nature prépare à la contemplation de l’art, assure Madame. Le projet de Berlage, cependant, ne verra pas le jour. Entre-temps, les commanditaires et l’architecte se sont brouillés. Le sujet du litige ? Quelques années plus tôt, en 1915, Helene et Anton ont fait appel à lui pour construire un pavillon de chasse dans ce même merveilleux parc. L’architecte y met son cœur. La demeure en briques, baptisée « Saint-Hubert », patron des chasseurs, est une « œuvre d’art totale ». Il la conçoit du sol au plafond, décidant de l’emplacement des tapis au millimètre près, dessinant les luminaires, les poignées de porte, les couverts. Tout. La propriété est un exemple de modernité pour l’époque. Chacune des sept chambres dispose d’une salle de bains. Chauffage à tous les étages. Un ascenseur mène au sommet d’une tour de 35 mètres d’où jouir du panorama. Or, voilà que le « pavillon » quasiment achevé, la maîtresse des lieux n’est pas satisfaite de son bureau ; elle s’y sent enfermée, elle veut une vue sur le paysage. Et d’exiger qu’on abatte un mur porteur au profit d’une baie vitrée. Quoi ? Une véranda ? Un tel ajout bouleverserait la parfaite symétrie des plans de l’architecte ! Berlage refuse, la propriétaire insiste. Le maître claque bruyamment la porte et abandonne le chantier ! L’architecte belge Henry Van de Velde prend le relais. Il s’attelle, à son tour, aux dessins d’un futur musée.
 

Helene Kröller-Müller à cheval ; elle avait aussi la passion de l'équitation et de la nature. © Musée Kröller-Müller, Otterlo
Helene Kröller-Müller à cheval ; elle avait aussi la passion de l'équitation et de la nature. 
© Musée Kröller-Müller, Otterlo

Une collection sauvée par l’État
Ayant désormais en tête une institution publique, Helene donne une nouvelle direction à ses achats. Elle se doit d’investir dans l’art contemporain, susceptible de passer à la postérité. Elle s’aventure vers le cubisme : Picasso, Gris, Léger. Plus audacieuse encore, elle soutient l’abstraction : Herbin, Mondrian, Van der Leck… Pour l’éducation et la joie des visiteurs, elle ajoute à l’ensemble quelques peintures de maîtres anciens. Quant à son mari, en homme d’affaires, il se frotte les mains car la cote de Van Gogh commence à monter. En 1920, le chantier du « grand musée » débute dans la Veluwe. Hélas, au même moment, l’entreprise Müller & Co connaît des difficultés financières ; endettée auprès des banques, elle est au bord de la faillite. Anton met fin aux achats de tableaux. Pire, la construction de l’édifice est arrêtée. Helene en conçoit une dépression qu’elle soigne à Baden-Baden. Ayant repris des forces, vite, elle constitue une fondation pour que la collection ne soit pas saisie par les créanciers. Notre héroïne part, alors, en croisade auprès du ministre de l’Éducation, des Arts et de la Science. Elle propose d’offrir ses œuvres à l’État hollandais à la condition qu’il édifie un musée et dans sa forêt bien-aimée. L’accord est conclu après de longues années. Certes, le bâtiment confié à Van de Velde sera beaucoup plus modeste que prévu. Helene l’espère provisoire. Le musée Kröller-Müller est inauguré en 1938 ; la collectionneuse en assure la direction avant de disparaître un an plus tard. Si, bien sûr, l’accrochage a évolué depuis, si le fonds s’est constamment étoffé, on continue à respecter un souhait de la donatrice : les salles de l’exposition permanente sont animées de bouquets de fleurs toujours fraîches, tandis que le public s’émeut devant des Tournesols fanés peints par Van Gogh.

à voir
Musée Kröller-Müller et le Pavillon de chasse Saint-Hubert,
parc national de Hoge Veluwe, Otterlo, Pays-Bas.
www.krollermuller.nl
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