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Hélène Henry, le tissu à l’heure du jazz

Le 21 octobre 2021, par Andrew Ayers

La villa Noailles consacre une exposition historique à cette pionnière du design textile de l’entre-deux-guerres. Retour sur des pièces uniques tombées dans l’oubli.

Hélène Henry, le tissu à l’heure du jazz
Hélène Henry, échantillon de tissu au motif « Écailles », 1924, coton et viscose, tissage des années 1930. 
© Photographie Studio Pierre Antoine, commande pour la villa Noailles, 2021  Galerie Michel Giraud 

On la voit partout dans les photographies de l’époque : au Salon des artistes décorateurs en 1926, où Pierre Chareau utilise son motif La Mosaïque comme unique toile de fond pour son « coin de cheminée » ; chez Rob Mallet-Stevens en 1927, où ses tissus écossais rehaussent les solides fauteuils de l’imposant hall-entrée ; dans la salle à manger parisienne de l’éditeur Robert Draeger, en 1928, où Francis Jourdain tapisse un panneau mural de son motif angulaire et syncopé Les Clous ; dans le bel appartement parisien que réalise Djo-Bourgeois pour un certain M. Vermus, en 1930, où ses Rectangles en hauteur forment une paire de monumentales colonnes-rideaux ; ou encore au Salon d’automne de 1933, où elle déploie ses étoffes avec une austère prodigalité sur un stand qu’elle partage avec le décorateur René Herbst. Mais son nom est rarement cité, au point que, de nos jours, il est presque tombé dans l’oubli. Pourtant, que seraient ces intérieurs sans l’apport sensuel de la designeuse textile et tisserande Hélène Henry (1891-1965) ? Les raisons de cet effacement sont multiples. D’abord, la vaste majorité des intérieurs en question n’existent plus, et ceux qui demeurent ont perdu depuis longtemps leurs tissus d’origine. Ensuite, les photos qui en témoignent, tout en noir et blanc qu’elles sont, ne rendent que très imparfaitement compte de la nature des ameublements textiles. Puis Hélène Henry est non seulement femme mais exerce un « métier de femme », qui est considéré alors – et sans doute encore – comme très mineur. Enfin, ainsi que pour tant d’autres de cet entre-deux-guerres des arts décoratifs français, la perte des archives vient porter le coup fatal. Il ne reste plus guère de la carrière d’Hélène Henry, hormis les vieux clichés et anciens articles de presse, qu’une partie de son fonds d’atelier, en forme de rouleaux et échantillons de tissus : racheté aux enchères par le galeriste Michel Giraud, en 2000, c’est ce trésor qui fait toute l’étoffe de l’exposition proposée actuellement à la villa Noailles à Hyères, ainsi que du joli catalogue qui l’accompagne. On ne peut évidemment plus en faire des rideaux ou tentures, ou s’en servir pour tapisser des chaises et fauteuils, et c’est donc en rouleaux à l’air libre ou en échantillons sous vitrine que les tissus d’Hélène Henry sont exposés à Hyères. Et même si l’on ne peut les toucher qu’avec les yeux, on peut néanmoins se faire une bien meilleure idée de ce qu’était un intérieur Chareau ou Mallet-Stevens des années 1920 : le large éventail de textiles permet d’apprécier le coloris, le toucher, un certain éclat pailleté même, que l’on n’aurait peut-être pas soupçonné à la seule vue des photographies. Car, comme l’expliquent les commissaires Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, Hélène Henry affectionne non seulement la soie et la laine, étoffes de luxe traditionnelles, mais aussi le nouveau matériau qu’est la viscose, cette « soie artificielle » brevetée en 1892 qui, dans les années 1920, est commercialisée sous le nom de « rayonne ». Avec ce fil brillant et fluide, c’est tout un jeu de tactilité chatoyante qu’elle met en œuvre, comme le constatera Jean Gallotti, en 1931, dans la revue Art & Décoration : « Froisser délicatement une étoffe pour lui faire prendre mille reflets, l’étendre pour qu’elle capte toute la lumière, ce n’est pas seulement réjouir notre regard, c’est en quelque sorte donner de la vie à l’inanimé. » Mais si Hélène Henry est moderne dans ses choix de matière et dans le dessin de ses motifs, elle l’est peut-être moins pour ses méthodes de production. Chez elle, point de cotons imprimés, comme les expérimentent Sonia Delaunay ou Élise Djo-Bourgeois, et par conséquent point de fabrication industrielle en masse, car tout est fait main sur des métiers traditionnels. Véritables déclinaisons du luxe à la française, ses étoffes jouent d’une tri-dimensionnalité qui serait impossible dans un imprimé bon marché : en combinant la laine et la soie, elle crée un relief contrasté ; en jouant du sens de la trame, elle fera ressortir de subtils motifs ton sur ton. La complexité du calcul en amont laisse presque pantois, comme pour ses magnifiques dégradés dont la finesse paraît appliquée au pinceau plutôt que tissée. Dans l’entre-deux-guerres, Hélène Henry est à la mode. À l’aube des années 1950, elle ne l’est plus. Ses méthodes non plus, car avant-guerre les ensembliers venaient la voir en avance, lui montrant leur projet pour qu’elle conçoive un modèle à leur mesure. Sans surprise, elle sera membre fondateur de l’Union des artistes modernes, dont l’assemblée constitutive se déroulera chez elle, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins, le 15 mai 1929. C’est une conception aristocratique de son art qu’elle met en œuvre, tant dans le soin qu’elle y apporte que dans le motif retenu qui la voit se fondre dans un ensemble, y apportant un luxe certes avéré mais sans être ostentatoire. Cette exposition et son catalogue nous restituent cette part trop vite oubliée d’une certaine modernité à la française.…

à lire
Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, catalogue de l’exposition,
Éditions Gourcuff Gradenigo, 144 pages, 29 €. 


à voir
« Hélène Henry : les tissus de la modernité »,
villa Noailles, montée Noailles, Hyères (83), tél. : 04 98 08 01 98,
Jusqu’au 23 janvier 2022.
villanoailles.com

 

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