facebook
Gazette Drouot logo print

Benoist Drut, un frenchie à new york

Le 14 février 2019, par Dimitri Joannides

Face aux décorateurs superstars américains, quelques marchands tirent leur épingle du jeu. Rencontre avec le dirigeant français de Maison Gerard, fondée à manhattan il y a quarante-cinq ans.

Benoist Drut, un frenchie à new york
Benoist Drut
© Robert Levin


Bien connue des spécialistes à travers tous les États-Unis, Maison Gerard ne l’est pas moins en Europe : maisons de ventes et galeries voient en elle l’une des principales portes d’entrée du marché tant convoité de la haute décoration outre-Atlantique. Pour Benoist Drut, si le métier de décorateur relève en France d’une image encore floue, où se mêlent sarcasme et condescendance, il n’en est rien, car «le travail d’un décorateur peut être absolument extraordinaire». Lorsqu’il fonde sa maison en 1974, à New York, le marchand hollandais Gerardus Widdershoven fait figure de pionnier. Alors que le marché donne la primeur à l’art nouveau, lui se tourne vers l’art déco. Et il voit loin. En baptisant sa boutique «Maison Gerard», Widdershoven veut hisser sa marque au rang de mythiques manufactures telles que les maisons Jansen ou Charles, ni plus ni moins ! Son credo ? Ne s’intéresser qu’à des pièces de très haute qualité. «Acheter une pièce médiocre ou moyenne est toujours une perte de temps», affirme le fondateur, qui, malgré son départ en retraite en 2012, peut se flatter de voir son entreprise perdurer grâce à une équipe d’une quinzaine de personnes, chapeautée par Benoist Drut. À 47 ans, le nouveau dénicheur en chef de Maison Gerard regarde tout, décide seul et tranche vite. À un brocanteur écumant le New Jersey, le marchand français débite ses propositions d’achat, non sans inspecter et retourner d’un geste sûr banquettes ou chaises entassées dans une camionnette garée devant la boutique. L’affaire à peine conclue, Benoist Drut est déjà ailleurs, saluant des livreurs, plaisantant avec des habitués, ou donnant des directives à ses collaborateurs avec l’aisance et la faconde du véritable self-made man. À l’entendre, le stock de ses deux show-rooms de la 10th East Street  la Mecque des antiquités à New York  ne serait rien comparé à celui conservé dans un hangar proche de Brooklyn. Quant à sa maison de campagne, nichée dans une forêt à deux heures de route de Manhattan, elle abriterait ses plus belles trouvailles, «celles dont j’ai du mal à me séparer».
 

Appartement new-yorkais meublé par Maison Gerard.
Appartement new-yorkais meublé par Maison Gerard.© Robert Levin
L’une des deux boutiques Maison Gerard sur la 10th East Street, à Manhattan.
L’une des deux boutiques Maison Gerard sur la 10th East Street, à Manhattan.© Robert Levin


Rencontres capitales
Le fringant businessman résume alors avec humour la mentalité américaine : «Quand on réussit aux États-Unis, on a un avocat, un psy et… un décorateur !» S’il arrive à l’actrice Julianne Moore de chiner dans les boutiques de la rue, elle est bien l’exception qui confirme la règle. Selon Jérôme Soulé, l’un des trois vendeurs de l’équipe, «les décorateurs sont le passage obligé entre le client final, dont ils supervisent les chantiers, et les artisans d’art et marchands tels que nous». Terry Wendell, représentante américaine de la manufacture d’étoffes française Prelle et voisine de la galerie, abonde en ce sens, affirmant «avoir plus de 90 % de clients décorateurs ou architectes». Originaire du Vexin, Benoist Drut n’est pas du sérail. Tout juste confie-t-il que ses parents appréciaient les jolis meubles chinés en brocante. Assez en tout cas pour que l’adolescent souhaite devenir… commissaire-priseur. À 15 ans, le jeune homme fait la connaissance d’Étienne Libert, «un homme délicieux et d’une très grande culture» qui lui fait découvrir l’univers pittoresque des enchères. Puis, bac en poche, Benoist Drut s’inscrit en droit à Assas mais passe, de son propre aveu, «plus de temps au musée Zadkine que sur les bancs de l’amphi». Ainsi qu’à Nogent-sur-Marne, dans l’étude de Muriel Berlinghi, une jeune commissaire-priseure rencontrée à Drouot, «qui excellait à repérer les estampilles». C’est également à cette époque qu’il croise la route de Thierry Millerand, spécialiste du XVIIIe siècle français, qui lui transmet le virus de l’expertise. Le professionnel expérimenté martèle une maxime que Benoist Drut n’oubliera jamais : «Quand on regarde une pièce de mobilier, c’est à elle de vous convaincre qu’elle est bonne.» À l’université, l’étudiant se montre bien moins enthousiaste qu’au contact des objets d’art. «Ayant échoué par deux fois en première année, j’ai voulu me reprendre en main. Dans mon imaginaire, New York, que je ne connaissais pas, semblait être l’endroit idéal pour repartir de zéro sans être freiné par d’anciennes habitudes», confesse-t-il. Au début des années 1990, la ville qui ne dort jamais n’est certes plus l’antre d’Andy Warhol, mais elle demeure celle de Paul Auster, dont il a dévoré les best-sellers. À peine arrivé, Benoist Drut se fait embaucher par l’antiquaire Karl Kemp. Payé 120 dollars par semaine, il découvre la réalité du monde du travail. Tour à tour manutentionnaire, transporteur ou vendeur, le jeune homme passe par tous les postes. «La compétition était redoutable, mais j’étais motivé», évoque-t-il d’un ton amusé. Rapidement, il se lie d’amitié avec le décorateur français Robert Couturier, un habitué des lieux, qui le présente à Roger Prigent, fournisseur attitré du couturier Gianni Versace. «Prigent habitait une maison-boutique de cinq étages remplie de meubles extraordinaires, de Brandt ou de Printz, côtoyant les objets les plus kitsch», précise-t-il avant d’ajouter, un brin malicieux : «Être Français à New York n’a jamais été un handicap…»

 

Achille Salvagni (né en 1970), fauteuil Vittoria et son ottoman, édités par Maison Gerard.
Achille Salvagni (né en 1970), fauteuil Vittoria et son ottoman, édités par Maison Gerard.© Maison Gerard

Success story
La rencontre déterminante est celle de Gerardus Widdershoven, qui l’emploie quelque temps avant de lui proposer il a 28 ans  une association «à parts égales» dans Maison Gerard. Les deux hommes rassemblent leurs économies et acquièrent sept pièces de Jean-Michel Frank, «au nez des grands marchands parisiens», pour leur exposition inaugurale en 1998. Le succès est tel que, pour satisfaire l’immense appétit des Américains pour l’art déco, Benoist Drut remplit des conteneurs entiers de meubles trouvés «aux Puces, à Drouot ou dans des foires du Midi» et rapatriés aussitôt aux États-Unis. En 2001, soit une dizaine d’années avant la nette désaffection des amateurs au profit du design, il se lance dans la création de mobilier contemporain. Au début, son associé, frileux, craint la confusion des genres, et la clientèle y voit une forme de crime de lèse-majesté. Eric Barsky, actuel directeur de la galerie Karl Kemp, située dans la même rue, le confirme : «Certains décorateurs, à Boston par exemple, où le goût est plus classique qu’à New York, ne saisissaient pas l’intérêt du mélange des genres.» Pourtant, en quelques mois, le miroir Branches d’Hervé Van der Straeten, la toute première création siglée Maison Gerard, se vend comme des petits pains. Un an plus tard, Benoist Drut récidive avec les tabourets Pied de bouc de Marc Bankowsky. Pendant cinq ans, les ventes peinent à décoller, «jusqu’au jour où, grâce au décorateur Brian McCarthy, j’en découvre un en couverture du magazine Veranda ! » L’aventure du design était bel et bien lancée. Et le marchand français de trancher, après un instant de réflexion : «Il n’y a rien de plus ennuyeux que de s’intéresser à ce que tout le monde achète. On ne capitalise rien sur ce qui est à la mode.»

Benoist Drut en 5 dates
1971
Naît à Vernon, dans l’Eure
1992
Arrive à New York
1998
S’associe avec Gerardus Widdershoven, fondateur de Maison Gerard
2001
Se lance dans l’édition de mobilier de designer
2010
Prend la tête de Maison Gerard
à savoir
Maison Gerard, 43 et 53 East 10th Street, New York,
www.maisongerard.com

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne