Guy Loudmer, la mémoire du marché

Le 15 mars 2019, par Agathe Albi-Gervy

L’acquisition des archives du célèbre commissaire-priseur par l’Institut national d’histoire de l’art fait figure d’événement. Entrevue croisée avec Guy Loudmer et Sophie Derrot, responsable du patrimoine à la bibliothèque de l’INHA.

Guy Loudmer lors d’une vente à l’Hôtel Drouot le 8 octobre 1989.
© Poub’s


L’ensemble unique qui a rejoint en janvier la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art est en réalité constitué des fonds de trois commissaires-priseurs qui se sont succédé au sein de la même étude : Alphonse Bellier, Raoul Oury et Guy Loudmer. S’y ajoutent celui de la galerie créée par Heinz Berggruen, dont Guy Loudmer a repris les locaux, rue de l’Université. Couvrant une période étendue de 1903 au début des années 2010, ces archives, totalisant plus de 76 mètres linéaires, seront bientôt mises à la disposition des chercheurs et du public  le délai de restriction de communication contraint celles de Guy Loudmer à demeurer inaccessibles pendant encore cinquante ans. Dossiers de ventes et de contentieux, photographies, correspondances, documents comptables, spoliations… : c’est un précieux chapitre du marché du XXe siècle qui est ici dévoilé.
 

Lettre de Marcel Duchamp au commissaire-priseur Alphonse Bellier le 4 février 1926, concernant la vente de la collection de tableaux de Francis Picabi
Lettre de Marcel Duchamp au commissaire-priseur Alphonse Bellier le 4 février 1926, concernant la vente de la collection de tableaux de Francis Picabia qui sera faite à Drouot le 8 mars suivant. Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, collections Jacques Doucet, Archives 162.© Michael Quemener, INHA, 2018

Qui a eu l’idée de cette acquisition ?
Guy Loudmer : J’ai contacté l’INHA parce que je désirais quitter Paris. J’avais été sollicité par un autre organisme, mais il s’est trouvé qu’aux funérailles d’un de nos amis communs, le galeriste Albert Loeb m’a mentionné l’INHA. Finalement, tout a commencé au cimetière Montparnasse !
Pourquoi ce choix de céder vos archives à l’INHA plutôt que de vous inscrire dans la continuité en les laissant à un marchand ou à une étude ?
G. L. : La réponse est dans la question. Il aurait été logique que tel commissaire-priseur, agissant dans des spécialités connexes aux miennes, me contacte, sachant qu’un jour ou l’autre la Camarde viendrait me chercher. Mais aucun ne m’a contacté  : les commissaires-priseurs n’ont guère intégré la notion d’archives. Il était écrit que l’INHA et moi convolerions un jour en justes noces.
Quelle est la politique d’acquisition de la bibliothèque de l’INHA ? Souffrait-elle de lacunes en matière d’histoire du marché de l’art ?
Sophie Derrot : L’étude du marché de l’art connaît actuellement une envolée importante. Nous avons la chance, à l’INHA, de conserver des archives  toutes très différentes les unes des autres  qui remontent même à la création de la bibliothèque il y a plus d’un siècle. Pourtant, malgré le volume qu’elles représentent déjà, ces archives du marché de l’art constituent l’un des axes actuels de développement de notre collection patrimoniale. Nous regardons bien entendu ce qui se passe sur le marché, mais la plupart de nos fonds nous arrivent par dons, notamment par bouche à oreille. Nous recevons régulièrement des propositions, car les producteurs de ce type d’archives savent qu’elles sont très appréciées des chercheurs.
Ces fonds possèdent-ils des équivalents en France ?
S. D. : Des archives de commissaires-priseurs dans cet état-là, avec cette complétude et cette richesse-là, je n’en ai pas connaissance. Le fonds des procès-verbaux des commissaires-priseurs conservé aux Archives de Paris est assez complet, mais on n’y trouve pas les dossiers de ventes que possèdent les fonds Bellier et Loudmer.
G. L. 
: Cette lacune représente un réel souci. Nous aurions certainement, si jamais elles existent, un intérêt majeur à retrouver les archives d’Étienne Ader. Aux dernières nouvelles  il y a vingt ou trente ans , elles étaient dans un garde-meuble à Chartres. Ni François Tajan, ni Jacques Tajan, ni Rémi Ader, ni David Nordmann n’ont la moindre idée de leur emplacement. Même chose pour les archives de Maurice Rheims, dont j’ai eu l’occasion d’avoir un aperçu à l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine, ndlr) de Caen : elles sont désolantes, terriblement maigres. C’est d’autant plus navrant qu’en réalité, le vrai fonds qui aurait été intéressant chez lui, c’est celui dont René-Georges Laurin, son ancien associé, aurait hérité de l’étude d’Henri Baudoin, l’une des plus importantes d’avant-guerre.
Si les trois fonds cédés aujourd’hui sont organisés de la même manière, ont-ils chacun leurs spécificités ?
G. L. : On peut dire que, d’une façon générale, l’archaïsme a été la couleur dominante de l’activité à tous points de vue ! Jusque dans les années 1960, époque où je suis entré en fonction, les commissaires-priseurs n’avaient pas de vraie notion de la comptabilité en partie double ; ils notaient simplement ce qu’ils avaient adjugé, les frais de ventes et de publicité. Avec une comptabilité par vente, les croisements d’informations n’en étaient pas facilités ! Mon équipe et moi avons, au contraire, essayé de trouver une normalité.
S. D. 
: La grande différence entre les trois fonds, c’est que, dans les archives Loudmer, il y a beaucoup plus de traces de sa propre activité parallèle aux ventes aux enchères. À côté des cartons de dossiers de ventes et de catalogues, on a une grande partie de son activité annexe. On n’en a guère l’équivalent chez Bellier et Oury.
G. L. 
: À ce propos, cela me rappelle mon premier entretien avec le patron des patrons de l’époque, Étienne Ader. Ma candidature auprès d’Oury n’était pas très bien vue dans la profession : j’étais un métèque, fils de métèque… Mais Étienne Ader a demandé, lui, à me rencontrer. Rue Favart, il m’a tenu un discours que je n’ai jamais oublié, même un demi-siècle après. Il a d’abord voulu savoir ce que je pensais des ventes à l’amiable. À 32 ans, je n’avais jamais fait de vente et ne savais même pas ce qu’était une vente à l’amiable ! Mais je savais qu’en 1964 ou 1965, ce seul mot déclenchait un tonnerre. Je lui ai répondu : «Vous savez M. Ader, je crois que pour les ventes à l’amiable, c’est comme pour tout dans la vie.» Il m’a demandé, interloqué : «Mais que voulez-vous dire au juste ?» Je lui ai répondu : «Vous savez, dans la vie, il faut toujours savoir jusqu’où on peut aller trop loin.» Une phrase bateau qui ne veut rien dire… «Ce que vous dites me plaît beaucoup, jeune homme, parce que vous comprenez ! Quand moi-même je suis obligé, pour rendre service à une succession, de traiter en dehors d’une vente publique tel objet, c’est normal, mais ce que faisait Bellier, c’est inadmissible, il ne faisait que cela !» Ainsi m’a-t-il donné sa bénédiction. Tout cela pour dire que le fonds Bellier, hormis la partie comptable, conserve lui aussi, dans les correspondances, une radiographie sommaire de ce qu’étaient ses activités paraétatiques. D’ailleurs, des dossiers de contentieux illustrent ce propos. Pour ce qui me concerne, à côté de ce qui était le cours habituel de l’organisation des ventes, il est certain  et c’était de notoriété publique  que je me livrais à des activités connexes : organisations d’expositions, rédactions de catalogues raisonnés… Tout cela, vous le retrouverez dans mes dossiers.

 

Dossier de la vente de la collection de tableaux de Francis Picabia appartenant à Marcel Duchamp, faite à Drouot le 8 mars 1926 par le commissaire-pri
Dossier de la vente de la collection de tableaux de Francis Picabia appartenant à Marcel Duchamp, faite à Drouot le 8 mars 1926 par le commissaire-priseur Alphonse Bellier. Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, collections Jacques Doucet, Archives 162. © Michael Quemener, INHA, 2018

Quelles ventes historiques sont archivées dans ces fonds ?
G. L. : Les ventes Bellier sont aussi nombreuses qu’historiques, particulièrement dans son domaine de spécialité, les tableaux modernes. C’est quand même lui qui mène, en tandem avec Léonce Rosenberg comme expert, en 1920 et 1921, les ventes Kahnweiler. En 1952 et 1953, dans les ventes Cognac pour la première fois, un objet a frôlé le million de francs anciens , il a vendu les fameuses Trois Pommes de Cézanne (musée de l’Orangerie, ndlr) que se disputaient Jean Walter et Stávros Niárchos. Des témoins oculaires m’ont raconté que les deux bras étaient levés en même temps et ne se baissaient simplement pas. Alphonse Bellier allait de l’un à l’autre, mais finalement c’est Walter qui l’a emporté  peut-être parce que Niárchos avait déjà un peu d’arthrose dans les pattes ! Quant à moi, ma première vente au palais Galliera en 1966, un an après ma prise de fonction, est l’une des plus marquantes. J’y ai vendu une collection impressionnante. J’étais au bureau un samedi matin comme souvent  car il fallait bien que je passe mon temps à essayer d’être utile à moi-même , un homme m’appelle et me parle de la succession de son grand-père, avec des Cézanne, Maximilien Luce et beaucoup de néo-impressionnistes. J’ai du mal à le croire, mais, le lundi suivant, il m’apporte «quelques échantillons» dans une petite sacoche. En réalité, son grand-père, sans le sou, avait bâti sa fortune sur une idée brillante qu’il avait eue dans les années 1870 : celle d’inventer la publicité dans les annuaires diocésains, distribués dans toutes les paroisses. Bien avant Amazon ! Pour l’époque, il était plutôt «gaucho» et ses amis n’étaient autres que Luce ou Signac, à qui il achetait des œuvres. Coïncidence étrange, ce monsieur s’était fait construire un immeuble, à la fin du XIXe siècle, au 1, boulevard Henri-IV, avant de partir vivre en Normandie, fatigué du bruit des alentours. Et, en 1968 ou 1969, je me suis installé dans ce même immeuble… Dans sa grange en Normandie, il y avait une montagne de livres et de documents, dont des originaux de Léon Bloy que j’avais recommandé à l’expert de la vente de retirer des vitrines. C’était un peu enfantin de ma part, bien sûr, mais avec l’antisémitisme ambiant… Or, pendant la vente, le public ne cessant de réclamer les Léon Bloy, je demande au commissionnaire d’aller rechercher la vitrine et à mon clerc de pousser l’enchère tant que je tiendrais mon stylo à la main. Ça fonctionne, les enchères s’enflamment, je suis pris dans la cadence, jusqu’à ce que je me rende compte que j’avais oublié de poser mon stylo ! Le public voulait tellement des Léon Bloy qu’il était prêt à mettre n’importe quel prix pour en obtenir, ne serait-ce qu’un seul.
Quelle œuvre vous a le plus ému dans votre carrière ?
G. L. : Ce n’est pas une question facile. Un des objets les plus curieux que j’ai jamais vus est un costume semblable à celui d’un scaphandrier, garni de pointes métalliques tout au long du corps, et dont, à vrai dire, personne ne connaissait la provenance réelle. On pensait que c’était un costume de chasseur d’ours d’Europe centrale. Pourquoi pas ? Estimé 3 000 ou 4 000 anciens francs par mon expert Charles Ratton dans une vente Galliera des années 1970, il n’intéresse personne. Mais, dans l’encadrement de la porte, j’aperçois un couple d’Américains dont je me dis, en moins d’une seconde, qu’ils sont venus pour emporter cet objet… s’il atteint au moins l’équivalent de 10 000 dollars. Et, au moment précis où il atteint ce prix-là, ils lèvent la main ! Bien entendu, je pourrais également citer Udnie de Picabia, que j’ai vendu avec une émotion énorme. Mais, dans ce métier, ce n’est pas le fait de vendre un Jeff Koons à 40 millions de dollars qui importe  d’ailleurs, Jeff Koons, tout le monde l’oubliera. C’est la fabrication de certains événements qui marque, comme les ventes en duplex, triplex ou quadruplex qui ont été organisées, entre 1985 et 1995, par satellite avec le Japon : une entreprise passionnante ! À telle enseigne qu’au moment des Jeux de Séoul en 1988, mes correspondants japonais de Fuji TV souhaitaient transmettre la vente en haute définition, ce qu’on a pu faire grâce aux caméras fabriquées par un unique laboratoire à Berlin. La même bande passait au même moment dans quatre villes du Japon, à Séoul et à Paris. Sans le vouloir, nous avions également été diffusés aux États-Unis grâce à l’orientation du satellite… Nous l’avons fait une dizaine de fois, mais jamais personne n’a reproduit cette entreprise. C’était formidable.
S. D. 
: Il est vrai que le fonds Loudmer donne vraiment à voir les évolutions technologiques en termes de publicité autour des ventes. Dans le fonds Bellier, que j’ai commencé à étudier, on lit Fénéon rapportant qu’une vente a été diffusée en Allemagne, et nous avons des coupures de journaux annonçant les ventes. On voit ainsi comment, petit à petit, se dessinent ces évolutions dans la communication.

 

Dossier de la vente judiciaire Jacob, faite à Drouot le 14 janvier 1942 par le commissaire-priseur Alphonse Bellier. Paris, Bibliothèque de l’Institut
Dossier de la vente judiciaire Jacob, faite à Drouot le 14 janvier 1942 par le commissaire-priseur Alphonse Bellier. Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, collections Jacques Doucet, Archives 162. © Michael Quemener, INHA, 2018

Trouve-t-on des correspondances avec des artistes dans ces archives ?
G. L. : Bellier correspondait surtout avec les artistes qui ont marqué son début de carrière, dans les années 1920-1930, comme Dunoyer de Segonzac, tous des amis rencontrés lorsqu’il jouait du piano jazz à Montmartre au lieu de s’appliquer à devenir notaire. Ils l’ont d’ailleurs incité à devenir commissaire-priseur pour vendre leurs toiles.
S. D. 
: À chaque fois que j’ouvre un carton Bellier, je trouve en effet quelque chose ! Pour l’instant, je suis tombée sur des lettres de Vlaminck, Duchamp, Éluard, Breton dont notamment de ce dernier, le dossier de sa vente de sculptures africaines en 1931.
Que trouve-t-on dans les archives de la galerie Berggruen, comprises dans cette acquisition ?
G. L. : J’ai acheté, en 1991, la galerie d’art moderne de Heinz Berggruen ainsi que les archives. Il s’agit essentiellement de documents photographiques, d’archives individuelles pour chaque objet d’art, avec provenances, photographies et destinations.
S. D. 
: Elles contiennent des albums photographiques reliés à des fichiers d’œuvres, des fichiers clients, et de nombreux dossiers en lien avec l’activité éditoriale de la galerie.
Certaines archives ont-elles été soustraites à l’ensemble pour leur valeur sentimentale ?
G. L. : Non, aucune. Je dispose, avec la permission de Sophie Derrot, de certains dossiers sur lesquels je travaille pour mettre des notes au propre, mais ils ne me sont que prêtés. Donner c’est donner, reprendre c’est voler ! Il fallait que cela se produise un jour ou l’autre, et je n’ai pas de successeur.
S. D. 
: M. Loudmer a plutôt tendance à ajouter des choses au fonds plutôt qu’à en reprendre !
Que pensez-vous du délai de restriction de communication des archives ?
S. D. : Cinquante ans  soixante-quinze ans pour les copies de procès-verbaux , c’est le délai de respect de la vie privée dans la loi. Nous nous sommes beaucoup interrogés, M. Loudmer et moi-même, à ce sujet, car c’est une question à ne pas négliger, dans le sens où les archives gardent des traces d’existences, d’échanges intellectuels et financiers, des activités qui peuvent encore toucher des personnes vivantes. De toute façon, les ayants droit des personnes citées dans le fonds bénéficient, sans aucun délai, d’un droit moral, et peuvent exercer leur droit de non-divulgation.
G. L. 
: Je crois que ce délai de cinquante ans est une bonne chose, si je me réfère aux dires des clients à qui j’en ai parlé. Certains craignaient pour leur fiscalité, mais 1968, c’était il y a si longtemps… Les quelques dossiers délicats se situent au niveau de la fiscalité des héritiers : il faut les considérer au cas par cas.

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