Gauguin, heurs et malheurs à Drouot

Le 01 décembre 2017, par Vincent Noce

Par deux fois, la trajectoire de l’artiste, auquel le Grand Palais consacre une exposition, a croisé l’hôtel des ventes. Récit d’un épisode, intimement lié à sa vie  aventureuse, qui fixa les premières cotes du peintre.

Te nave nave fuena (Terre délicieuse), 1892, huile sur toile, 91,3 x 72,1 cm, Kurashiki, Ohara Museum of Art.
© Ohara Museum of Art, Kurashiki


À partir de 1883, quand il a cessé d’exercer comme agent de change, Paul Gauguin (1848-1903) a longtemps vécu d’expédients, reposant sur l’aide de soutiens d’amis comme Émile Schuffenecker. Mais quand l’envie incongrue lui prit de gagner Tahiti, il lui fallut trouver des fonds. Ce rêve est né de la lecture d’un magazine touristique, dans les volutes de fumée des cafés où il passait le temps depuis son retour de Bretagne, à l’hiver 1889, avec les amis du cercle symboliste, fumant sans cesse, buvant du cognac frelaté, dormant dans de petits hôtels. Comme l’écrit Jean de Rotonchamp, dans la biographie publiée trois ans après son décès, «il fondait sur la vente des toiles accumulées dans son atelier et de celles qu’il avait en projet de belles espérances, qui ne se réalisèrent point». Il parvint quand même à quelques ventes grâce à son marchand Théo Van Gogh. En 1889, en marge de l’Exposition universelle, il organisa au Café des Arts, sur le Champ-de-Mars, une exposition du «groupe impressionniste et synthétiste», aux côtés de huit artistes dont Schuffenecker, Émile Bernard ou Louis Anquetin. Il semblerait toutefois que l’opération ne généra aucune vente. Pour partir, poursuit son premier biographe, «il fit le choix d’une trentaine de toiles  des toiles de 30 pour la plupart , œuvres des dernières années, et prit le parti de les mettre en vente à l’hôtel Drouot». Précédée d’une exposition, la veille, dans la galerie Boussod & Valadon, où Théo avait mené sa carrière, la vente eut lieu le 23 février 1891. Une semaine plus tôt, Octave Mirbeau l’avait annoncée dans L’Écho de Paris : « J’apprends que M. P. Gauguin va partir pour Tahiti. Son intention est de vivre là, plusieurs années, seul, d’y construire sa hutte, d’y retravailler à neuf les choses qui le hantent. Le cas d’un homme fuyant la civilisation recherchant volontairement l’oubli et le silence, pour mieux se sentir, pour mieux écouter les voix intérieures qui s’étouffent au bruit de nos passions et de nos disputes, m’a paru curieux et touchant. Paul Gauguin est un artiste très exceptionnel, très troublant, qui ne se manifeste guère au public, et que, par conséquent, le public connaît peu.» Un extrait fut publié au catalogue, suivi d’une simple liste de trente œuvres, dont seul le titre est fourni, sans descriptif. Si le numéro 2 mentionne la «Martinique», la plupart des paysages provenaient cependant de Bretagne. La vacation fut du reste l’occasion d’un incident avec la sœur d’Émile Bernard, Madeleine, qui lui reprocha son ingratitude. Son frère vivait fort mal qu’on eût pu accorder à Gauguin, lors de leur séjour à Pont-Aven, la paternité du cloisonnisme, dont il s’estimait l’inventeur. Mais le commissaire-priseur eut surtout à réprimer les accès de bonne humeur d’une salle acquise à l’artiste. Des applaudissements saluèrent l’adjudication au profit d’Henry Meilheurat des Prureaux, pour 900 F, de La Vision après le Sermon. Racheté pour 6 000 F en 1910 par Ambroise Vollard, qui le revendit 15 000 F deux ans plus tard à sir Michael Sadler, ce manifeste du symbolisme fut acquis en 1925 pour 1 150 £ par la National Gallery d’Edimbourg, dont il est un fleuron. Par l’entremise de Durand-Ruel, Edgar Degas emporta pour 450 F La Belle Angèle, le portrait qui avait été refusé par le modèle, l’aubergiste de Pont-Aven. Allées et Venues, le paysage martiniquais, obtint 505 F, Course de chiens 400 F, La Baignade et Les Baigneurs 360 F chacun, dix de mieux que Dans les foins, Les Alyscamps, Coin de rivière et un paysage d’Arles. Les autres lots partirent entre 240 et 280 F. Il y eut un seul invendu, le total se montant à 9 860 F, «somme qui constitua le plus clair du viatique que Gauguin emporta à Tahiti», écrit Rotonchamp. Le 23 mars, un banquet au Café Voltaire réunit Eugène Carrière, Odilon Redon, Jean Dolent, Charles Morice, Jean Moréas et d’autres pour célébrer l’événement. On en apprend plus sur le menu  potage, barbue, faisan, gigot, modestement arrosés de beaujolais  que sur le catalogue du commissaire-priseur. Adolphe Retté déclama du Mallarmé, qui avait orchestré les festivités. Le 4 avril 1891, quelques amis accompagneront Gauguin gare de Lyon pour son grand départ. 
 

Ahaoe feii? (Eh quoi ! Tu es jalouse ?), 1892, huile sur toile, 66,2 x 89,3 cm, Moscou, musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine. © The Pushkin State Mus
Ahaoe feii? (Eh quoi ! Tu es jalouse ?), 1892, huile sur toile, 66,2 x 89,3 cm, Moscou, musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine.
© The Pushkin State Museum of Fine Arts, Moscou

«Le soutenir dans la solitude »
En Polynésie, le pécule sera vite consommé, d’autant que le peintre ne regarde pas à la dépense. Il envoie quelques toiles à Copenhague, où une étude de nu se vend pour 900 F. Mais il refuse de se séparer de Manao Toupapaou (l’esprit des morts veille), «ou alors pour 2 000 F». «Je suis parti de Paris après une victoire», mais «je suis dans la mélasse», écrivait-il en mai 1892, disant n’avoir pas «en dix-huit mois, vendu un sou» de sa peinture. Le 30 août 1893, le revoilà débarquant à Marseille avec quatre francs en poche. En novembre, il expose galerie Durand-Ruel 44 tableaux  dont seulement onze sont vendus  et deux sculptures. Ne songeant qu’à repartir, il entend rééditer l’événement de Drouot. Cette vente, par Me François Sarrus, se déroulera le 28 février 1895. La préface, demandée à August Strindberg, est paradoxale puisque l’écrivain y explique qu’il ne peut accéder à cette demande : «Je ne peux pas saisir votre art et je ne puis pas l’aimer ; je n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien.» Il souhaite quand même au peintre «bon voyage». Cette fois, un expert a été appelé  Alexandre Bernheim , mais le catalogue, consistant en une liste de 49 numéros  aux deux tiers des invendus chez Durand-Ruel , ainsi que des «dessins et gravures», sans autre précision, reste aussi laconique. Et les titres donnés en tahitien n’ont pas dû l’aider. Ce choix aurait pu fort bien être la volonté de Gauguin, tant il correspond à son caractère. Le presse peine à comprendre son attirance pour ces Indigènes à la peau cuivrée et leur incompréhensible jargon. Un journaliste lui reproche même de chercher à épater le «bourgeois de Paris»… La littérature a toujours retenu que le peintre n’avait vendu que neuf tableaux chiffre qui se retrouve sans discussion dans le catalogue du Grand Palais. Or, un document que nous avons découvert devrait nuancer cette réalité. Selon le compte rendu publié par la Gazette, 21 ont trouvé preneur, pour un peu plus de 8 000 F. Le bilan compte cependant des coquilles sur les résultats, annonçant même un total de 17 000 F, difficilement explicable même en tenant compte des œuvres graphiques, non recensées. Pour la spécialiste Belinda Thomson, l’artiste, dont la cote est loin d’atteindre celle des impressionnistes, «conçut certainement de l’amertume pour ce qu’il vécut comme un échec, même s’il dut être réconforté par l’appui que continuèrent à lui prodiguer des proches comme Degas». Celui-ci a cependant dépensé moins de 1 000 F pour Vahiné no té vi (Jeune fille à la mangue) (480 F), une copie d’Olympia (230 F) et quelques dessins et estampes ; Schuffenecker, quant à lui, déboursa 360 F pour Parahi té maraé (Là où réside le temple) et 430 F pour Navénavé moé (Eau délicieuse). Néanmoins, les toiles les plus appréciées sont celles de cette période qui semble si difficile à comprendre, même à Strindberg. Manao toupapaou (L’Esprit des morts veille) est adjugé pour 900 F ; Eh quoi ! Tu es jalouse ? ou Quand te maries-tu ? se jucha à 500 F. Parmi les œuvres antérieures, Bonjour monsieur Gauguin est adjugé 410 F, mais Les Batteuses ou Jeune chrétienne tombent à 100 ou 110. Gauguin essaiera en vain de réunir un cercle d’amateurs capables de le soutenir régulièrement. Le 9 décembre 1898, reparti dans les îles, il se plaint que Vollard, auquel il destine neuf toiles, soit le seul encore prêt à «le soutenir dans sa solitude». L’année suivante, il enverra son œuvre majeure, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? au peintre Daniel de Monfreid, qui sera vendue au collectionneur bordelais Gabriel Frizeau pour 2 000 F en 1901, trente-cinq ans avant de rejoindre le musée de Boston. Rappelons qu’en cette fin de dix-neuvième siècle, les peintures de Meissonier dépassaient facilement les 100 000 F.

 

Manaò tupapaú (L’Esprit veille, dit aussi L’Esprit des morts veille), 1892, huile sur toile de jute marouflée sur toile, 73 x 92 cm, Buffalo, New York
Manaò tupapaú (L’Esprit veille, dit aussi L’Esprit des morts veille), 1892, huile sur toile de jute marouflée sur toile, 73 x 92 cm, Buffalo, New York, collection Albright-Knox Art Gallery, collection A. Conger Goodyear.
© Albright-Knox Art Gallery

 
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