Gauguin à se perdre

Le 28 novembre 2019, par Vincent Noce

 

Peut-on encore exposer Gauguin ? Oui et non, semble répondre la National Gallery de Londres, rendant prévisible l’ennui qui ressort d’une monographie sans consistance. Gauguin et le portrait : le sujet n’avait jamais été traité. Et pour cause, pourrait-on dire, car le peintre était assez peu portraitiste, même s’il a sacrifié au genre quand il se cherchait un statut à Paris ou Papeete… Détachées, la moue pensive, ses figures idéalisées lui servent plutôt de prétexte aux aplats de couleur ou aux suggestions symbolistes. Pour ne rien arranger, les conservateurs ont grand-peine à le placer dans un siècle acquis à la conquête coloniale et à la domination masculine. «Faut-il cesser de montrer Gauguin ?» Posée d’emblée aux visiteurs, l’interrogation aporétique témoigne de ce désarroi. Le trouble s’était manifesté dès la première étape d’Ottawa, où l’exposition avait soulevé la critique pour son classicisme. Aucun des deux musées n’a songé à un contrepoint, comme l’avait fait le centre de Young à San Francisco, accompagnant une exposition sur les voyages spirituels de Gauguin d’un clip, commandé à un artiste de Samoa, commentant avec drôlerie ses stéréotypes. Avant l’ouverture, la nouvelle directrice du musée national du Canada, Sacha Suda, a fait le tour des salles pour changer les cartels et ajouter des panneaux. Elle tenait à expliquer que le mot «sauvage» n’avait pas le sens offensant qu’il pourrait prendre aujourd’hui. Fort bien. Il ne s’agit donc pas de se demander s’il faut encore exposer Gauguin, mais comment le faire. Occasion de rappeler que ce provocateur, cultivant une image de prophète maudit, se décrivait lui-même en «sauvage». Qu’il ne se trouvait pas pour autant sur un pied d’égalité avec les autochtones tient de l’évidence. Néanmoins, fustigeant le système colonial comme «une honte», il s’est installé en brousse où il préférait leur compagnie, prenant leur défense contre le prêtre, le gendarme et l’administrateur. Oui, mais... il couchait. La transgression se loge au cœur de cette angoisse.

Le critique du Guardian a pointé l’absence de nus, qui paraît renversante dans une exposition sur Gauguin, ainsi dépouillé de toute sensualité.

Sa «maison du jouir» s’est vue traduite en «maison du plaisir». La référence aux «jeunes femmes» qu’il fréquentait a été changée en «filles de treize ou quatorze ans». Factuellement, c’est exact. Mais c’est aussi risquer d’introduire le spectre hideux de Jeffrey Epstein, sans tenir compte d’une culture dans laquelle les adolescentes entretenaient très tôt des relations multiples. Paul Gauguin, qui appelait ses vases torses des «monstruosités», était-il un monstre ? Il entretenait des liaisons avec de jeunes vahinés, qui ont fini par quitter l’alcoolique à la jambe pourrie... Solitaire, orgueilleux et insupportable, anarchiste et calculateur, il a abandonné sa femme et tous ses enfants, légitimes et illégitimes. Tout ceci a été dit et commenté. Mais aussi, et surtout, il a peint la beauté intérieure et la pointe de résignation de ces jeunes filles, cet intérêt pour les indigènes suscitant l’incompréhension et même l’indignation à Paris. Les commissaires ont-ils eu peur de redoubler un voyeurisme exotique ? Jonathan Jones, le critique du Guardian, a ainsi pointé l’absence de nus (à une exception près), qui paraît renversante dans une exposition sur Gauguin, ainsi dépouillé de toute sensualité. Il dénonce cet accès de «pruderie» et une «autocensure trahissant l’esprit de l’artiste». Les conservateurs rejoignent les missionnaires, qui enjoignaient ces dames de s’habiller de robes collet monté. Christopher Riopelle, de la National Gallery, se désole que l’homme ait «fait tant de mal autour de lui», comme s’il avait besoin de s’excuser de l’insupportable liberté du désir. Aurait-il préféré qu’il restât un bon père, agent de changes à succès passant Noël dans le froid de Copenhague avec une sinistre belle-famille calviniste ? Les beaux esprits pensent pouvoir se sortir de ce dilemme en s’efforçant de séparer son art de ses «monstruosités», évitant ainsi de se poser la question autrement plus difficile de leur nécessaire imbrication.

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