Frédéric Rouzaud, mécène discret

Le 25 juin 2019, par Annick Colonna-Césari

Le président de la maison Louis Roederer en dirige aussi la fondation dédiée à la création contemporaine. À l’occasion des Rencontres d’Arles, auxquelles l’entreprise participe pour la troisième année consécutive, il explique sa stratégie, efficace et discrète.

Frédéric Rouzaud
© eric zeziola

Pourriez-vous rappeler comment la maison Louis Roederer s’est ouverte au mécénat ?
Peut-être est-ce inscrit dans les gènes familiaux. Durant les années 1990, mon père, Jean-Claude Rouzaud, alors aux rênes de l’entreprise, avait financé la recherche  à cette époque restée infructueuse  de l’avion de Saint-Exupéry et celle d’une statue romaine engloutie en Méditerranée, qui, elle, avait pu rejoindre les collections du musée du Louvre. Mais c’est en 2003 que la maison Louis Roederer s’est vraiment engagée sur la voie du mécénat. Michel Janneau, directeur général adjoint, avait été chargé de trouver des pistes. Lors d’un dîner, un responsable de la BnF lui avait appris qu’un fonds de cinq millions de clichés dormait dans ses sous-sols, faute de moyens. Dès que mon père et moi-même en avons été informés, nous avons souhaité mettre en lumière ce patrimoine exceptionnel. C’est ainsi que l’entreprise a commencé à soutenir les expositions de l’institution. Je me souviens de celles consacrées à Henri Cartier-Bresson, à Robert Capa ou encore à Sebastião Salgado. Dans la foulée, nous avons institué une bourse pour appuyer les travaux scientifiques menés dans les collections de la BnF. Ces actions nous ont d’ailleurs valu, en 2010, la distinction de «grand mécène de la culture» des mains de Frédéric Mitterrand. Entre-temps, la maison Roederer avait participé à la création du festival Planche(s) Contact de Deauville et lancé un prix récompensant des étudiants sélectionnés par les grandes écoles européennes de photographie. Pour autant, notre démarche était trop intuitive. Nous devions nous organiser. De là est née l’idée d’une fondation. Je l’ai créée en 2011, après avoir pris la succession de mon père.

Quels étaient vos objectifs ?
Je voulais structurer les opérations, développer une politique sur le long terme. Il fallait également définir une mission, en cohérence avec les métiers de l’entreprise. Nous sommes des «artisans» du champagne et du vin, dont le savoir-faire comporte une grande part de créativité. À ce titre, établir des ponts avec l’art me semblait légitime. Aujourd’hui, la fondation reste de dimension modeste comparée à d’autres plus connues. Son budget annuel se situe aux alentours de 580 000 € et notre équipe est réduite. Quoi qu’il en soit, nous sommes demeurés fidèles à la photographie, parce que c’est un art facilement accessible. Nous avons continué d’accompagner les expositions de la BnF, de Joel-Peter Witkin à Richard Avedon. Portés par ce goût, nous souhaitions évidemment nous associer aux Rencontres d’Arles. L’opportunité s’est présentée en 2017. Nous avons, cette année-là, soutenu l’exposition de Joel Meyerowitz, invité d’honneur de la manifestation. Depuis, nous finançons son prix Découverte, qui récompense un(e) jeune photographe et sa galerie. Mais la fondation ne s’est pas cantonnée à son domaine de prédilection. Elle a étendu son champ d’action. Grâce au palais de Tokyo, nous avons fait nos premiers pas dans l’art contemporain.

 

Raymond Depardon, Harar-Éthiopie, 2015.
Raymond Depardon, Harar-Éthiopie, 2015. © magnum photo-collection fondation louis rœderer

Comment s’est opéré le rapprochement avec cette bouillonnante institution ?
Les décisions de mécénat reposent souvent sur des facteurs humains, des rencontres, des affinités. Le palais de Tokyo en est l’illustration. Le rapprochement a eu lieu, en 2012, au moment de sa réouverture, par l’intermédiaire du peintre Jean-Michel Alberola. C’est lui qui nous a introduits auprès de Jean de Loisy, alors fraîchement nommé à sa direction. Il était en train d’installer la Chambre des instructions, l’une des rares œuvres pérennes du centre d’art. Alors que l’argent manquait, nous avons accepté d’apporter notre contribution. Par amitié. Car nous connaissions déjà le plasticien. Nous avions soutenu une exposition de la BnF portant sur son œuvre imprimée. L’enthousiasme communicatif de Jean de Loisy nous a ensuite convaincus de prolonger l’aventure. Nous avons notamment aidé les «cartes blanches» données à des artistes comme Philippe Parreno, Camille Henrot ou, l’hiver dernier, Tomás Saraceno.
Arrive-t-il à la fondation de passer commande à des plasticiens ?
Non, nous ne pratiquons pas de mécénat direct. N’étant pas des spécialistes  et même si je suis personnellement un amateur d’art , nous nous retranchons derrière les institutions. Nous faisons confiance à leur professionnalisme. De fait, nous avons rarement été déçus par les opérations dans lesquelles nous nous investissons. Par ailleurs, nous ne montrons pas d’œuvres monumentales dans le domaine Louis Roederer, à Reims. Nous estimons que ce n’est pas notre vocation. Nous cultivons une certaine discrétion.

Par quel biais êtes-vous entrés dans le cercle des mécènes du Grand Palais ?
Un de ses responsables nous avait contactés à propos du projet de création d’une galerie, dédiée à la photographie, dans l’enceinte du bâtiment. En continuité, nous avons, à partir de 2013, soutenu ses expositions. D’abord Raymond Depardon puis Lucien Clergue, Irving Penn, Seydou Keïta… Et nous nous sommes laissé séduire par d’autres modes d’expression. Par la vidéo, à travers la première rétrospective française de Bill Viola, et, plus récemment, par la peinture. Nous avons été les partenaires des expositions monographiques de Joan Miró et de Frantisek Kupka. Finalement, nous sommes devenus assez éclectiques.

 

Jean-Michel Alberola, Non productif incontrôlables 6, 2015, présentée au palais de Tokyo en 2016.
Jean-Michel Alberola, Non productif incontrôlables 6, 2015, présentée au palais de Tokyo en 2016. Photo : bernard huet/tutti adagp, paris 2016

Comment sélectionnez-vous les manifestations que vous soutenez ?
Chaque année, les institutions nous présentent la programmation de leurs événements. Nous choisissons ceux qui nous paraissent pertinents. En règle générale, nous ne finançons pas les plus attendus. Soutenir une grande exposition Picasso ne nous intéresse pas. D’autres le font parfaitement. Nous préférons mettre en valeur des noms moins connus ou aider des artistes en devenir. C’est la raison pour laquelle nous avons coup sur coup accepté, en 2018, deux propositions. Les responsables du Festival du cinéma américain de Deauville nous ont demandé de reprendre le prix de la Révélation récompensant un auteur prometteur. À leur tour, les organisateurs de la Semaine de la critique, section parallèle du Festival de Cannes, nous ont sollicités pour créer un prix d’interprétation destiné à un jeune comédien. En tout cas, nous ne reconduisons pas systématiquement les partenariats. Nous avons d’ailleurs récemment arrêté de collaborer avec le festival Planche(s) Contact. Sa philosophie ayant changé, il ne correspondait plus à nos orientations. De même, malgré dix-sept années d’histoire commune avec la BnF, nous ne soutenons pas l’institution en 2019, aucune de ses expositions n’ayant retenu notre attention. En revanche, nous avons renouvelé notre engagement auprès du palais de Tokyo. Et, à la rentrée de septembre, nous serons les mécènes de la rétrospective Toulouse-Lautrec accueillie au Grand Palais.

Les fondations constituent souvent leur propre collection. Est-ce votre cas ?
Nous achetons nous aussi des œuvres. Parmi nos acquisitions figurent, par exemple, un film de Sophie Calle, une suite de lithographies de Jean-Michel Alberola, des photos de Robert Doisneau, de William Klein, de Raymond Depardon ou de JR. Toutefois, pour le moment, nous n’avons rien exposé. Nous le ferons lorsque la collection sera suffisamment étoffée. À Reims, nous disposons des espaces nécessaires. Nous souhaitons garder une trace des événements que la fondation a soutenus.

Frédéric Rouzaud
en 5 dates
1967
Naissance à Montpellier
2006
Succède à son père à la direction générale de la maison Louis Roederer
2011
Crée la fondation Louis Roederer et s’engage aux côtés de la BnF
2013
Rejoint le cercle des mécènes du Grand Palais
2017
Partenaire des Rencontres d’Arles
A VOIR
Rencontres de la photographie,
34, rue du Docteur-Fanton, Arles, tél. : 04 90 96 76 06.
Du 1er juillet au 22 septembre 2019.
www.rencontres-arles.com
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