François Pinault : quand la presse découvre la lune

Le 26 avril 2018, par Vincent Noce
 
© Palazzo Grassi, photo ORCH orsenigo chemollo

François Pinault, le «parrain de l’art contemporain». Le décor est planté. Il n’est pas tout à fait celui, «féerique», du monastère de San Giorgio Maggiore qui accueille sa réception à chaque Biennale. Il est celui d’une mafia  car les mots ont un sens, et celui-ci en pèse son poids , sur laquelle l’homme d’affaires régnerait en maître. Au point que l’on s’étonne que les invités n’aient pas été photographiés par Challenges, qui publie cet article embarrassant, baisant la bague du «doge de Venise», comme l’intéressé est aussi surnommé. Ce texte, signé David Bensoussan, ressort d’un procédé journalistique qui s’est répandu avec l’effondrement des ambitions de la presse écrite : une compilation de données connues de longue date, dont le signifiant se loge non dans l’objet ou le sujet de l’article, ou encore dans la vérité des faits, mais dans l’intertextualité qui tend à les évacuer. Il est ainsi principalement reproché à l’entrepreneur d’associer son appétence pour l’art à son sens des affaires  ce qui entraîne un jugement moral dont on se demande sur quels principes il repose. Suspect, il l’est par amalgame, puisqu’il est «l’ami» de créateurs, de galeries et de musées qui en tirent leur profit. Le magazine économique découvre ainsi que la cote d’un artiste peut monter quand il est exposé à Venise ou au Centre Pompidou. François Pinault est «la septième fortune française», ce qui devrait suffire à éveiller notre méfiance, même si l’histoire de l’art tend à nous apprendre que les grands collectionneurs et mécènes se recrutent généralement parmi ceux qui ont justement une fortune à dépenser.

Au besoin, si le journaliste se trouve en panne d’inspiration, il a toujours l’assistance fidèle de l’anonyme qui vient à son secours.

Yoyo Maeght ayant également la perspicacité de suggérer que la collection a quelque chose à voir avec l’égo, François Pinault se retrouve habité d’un «fantasme de toute-puissance». Au besoin, si l’auteur se trouve en panne d’inspiration pour enfiler ses perles, il a toujours l’assistance fidèle de l’anonyme qui vient à son secours. «François Pinault a tous les leviers en main pour manipuler ce marché opaque où le délit d’initié est la règle, s’amuse un expert.» «C’est un marchand déguisé en mécène, tacle un célèbre galeriste». L’article se retrouve empêtré dans son parti pris, l’accusant d’avoir insuffisamment soutenu les artistes français, puis de les avoir exagérément promus. Il lui reproche un don, «défiscalisé à 66 %», et en même temps de ne pas faire appel aux défiscalisations dont bénéficie une fondation d’entreprise comme celle de Bernard Arnault. À ce point, il prend quelques libertés avec la réalité des faits : «Il n’existe pas de Fondation Pinault comme on le lit souvent», et comme «ce marchand déguisé en mécène laisse dire». En fait, depuis une vingtaine d’années, François Pinault a toujours ouvertement récusé le statut français d’une fondation, qu’il juge inadapté à une collection vivante et qui profiterait de la manne publique. Le journaliste lui en veut d’avoir vendu des œuvres, en omettant de dire que ses achats ont été incommensurablement supérieurs en nombre et que ce renouvellement est l’un des principes de toute collection privée. C’est bien là que le bât blesse. Quand François Pinault, lassé de l’incurie des pouvoirs publics, avait abandonné l’île Séguin pour Venise, beaucoup considéraient qu’il n’avait pas le droit de «désespérer Billancourt», comme si, au fond, sa collection ne lui appartenait pas. Se nourrit ainsi l’illusion d’un art qui pourrait être détaché de son environnement, de collectionneurs, de marchands et d’institutions. Ce discours de pureté sert en fait à colporter les pires préjugés à leur égard et, au final, envers les artistes à l’insupportable réussite.

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