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François Pannier, galeriste inventeurs du marché de l’art de l’Himalaya

Le 10 juin 2021, par Stéphanie Pioda

Depuis presque quarante ans, François Pannier participe à la construction du marché de l’art de l’Himalaya qui n’existait pas dans les années 1970. Il vient de faire deux donations au musée de Cannes et aux Confluences à Lyon.

François Pannier, galeriste inventeurs du marché de l’art de l’Himalaya
© photo Adrien Viel

Comment est née votre passion pour l’art de l’Asie ?
Il faut remonter d’au moins soixante-cinq ans, et j’en ai 77 ! Le contexte familial a énormément joué, entre la bibliothèque d’un oncle conservé chez ma grand-mère en Touraine, où je passais tous les étés avec les romans d’Arnould Galopin décrivant des aventures dans des temples indiens dont les sculptures avaient des rubis énormes à la place des yeux, le musée de l’Homme et le musée Guimet, où je creusais des ornières dans les couloirs tant j’y venais facilement, mes parents habitant à côté de la place du Trocadéro, et les grands ouvrages de voyage de mon père avec des photos de Nouvelle-Calédonie. De plus, le grand-père d’un de mes amis était à Pékin lors de la révolte des Boxers, et avait rencontré Pierre Loti. Je baignais bel et bien dans un contexte propice à cette fascination pour l’Asie. J’ai acheté mes premières chinoiseries vers 14-15 ans.
Vous avez cependant eu une première vie bien éloignée de l’art !
Dans un premier temps, j’étais chef comptable et chef du personnel. Vers 37 ans, j’ai compris qu’il était temps de changer de vie, car je ne supportais plus ce milieu. J’avais déjà beaucoup voyagé en Inde depuis 1973 (Ladakh, Rajasthan, Bénarès, Khadjurâho, Népal) et j’ai travaillé pendant deux ans à la galerie l’Ile du démon, rue Bonaparte, qui exposait marginalement de l’art de l’Himalaya. C’est ensuite que j’ai ouvert une première enseigne à côté du Bateau-Lavoir à Montmartre, à une époque où cet art était inconnu. Le Népal s’est ouvert dans les années 1960-1970, au moment des Chemins de Katmandou de Barjavel (1969) et celui où le Dalaï Lama a quitté le Tibet pour s’installer dans le nord de l’Inde. On a alors commencé à trouver des objets…
Comment apprivoiser un domaine inconnu ?
C’était un problème. Je restais deux à trois mois au Népal pour m’imprégner de la culture et du pays, et les premiers renseignements provenaient des marchands sur place… qui racontaient n’importe quoi. Nous manquions d’éléments sur les objets. Cela m’a amené à publier des Lettres du toit du monde, qui faisaient le point sur les découvertes que nous faisions. Dans un premier temps, on ne savait pas trop quel serait leur impact. Le premier numéro était consacré aux ghurras (guides barattes en bois sculpté). Plus tard, Paul de Smedt, dans son livre Divine Support, a écrit qu’il ignorait ce qu’étaient les premiers ghurras qu’il avait acquis aux Sablons, à Bruxelles, pour leur beauté. Le vendeur ne savait rien non plus de leur fonction. C’est quand le directeur du musée Rietberg, à Zurich, lui présenta la Lettre en question qu’il apprit le nom et la fonction de ces objets.

 

Inde, vallée de Kulu, Himachal Pradesh, autour du XVIe siècle. Masque utilisé durant les fêtes de phagli, bois. © Photo Bertrand Holsnyder
Inde, vallée de Kulu, Himachal Pradesh, autour du XVIe siècle. Masque utilisé durant les fêtes de phagli, bois.
© Photo Bertrand Holsnyder


Comment dirigez-vous vos recherches ?
Ma force dans la lecture et la compréhension des objets vient de ce que je me suis sérieusement documenté aussi bien sur les civilisations égyptiennes, mésopotamiennes, classiques, qu’asiatiques ou océaniennes… ce qui permet de créer des ponts et m’offre une vision euro-asiatique de la diffusion des cultures. Par exemple, il existe un certain type de masques aux caractéristiques très grecques provenant de l’Himachal Pradesh, à l’est du Bhoutan. C’est en consultant un ouvrage de Françoise Frontisi-Ducroux, helléniste alors sous-directrice du Collège de France, décrivant les dionysies grecques, que le lien avec les fêtes actuelles d’Indra Jatra au Népal m’est devenu évident. J’ai fait ce rapprochement dans une de mes lettres qui a eu un certain retentissement, jusqu’au Los Angeles County Museum of Art Collection, dont le conservateur Pratapaditya Pal l’a publiée en Inde dans sa revue Marg.
Et concernant l’évolution du marché ?
Dans les années 1975-1980, lorsque la demande sur les masques et objets tribaux s’est accentuée, souvent sous l’influence des premiers hippies d’ailleurs, il y a eu un mouvement de collecte dans les montagnes de la part des marchands, essentiellement de la vallée de Katmandou. Des colporteurs ont prospecté à une époque où déjà de profonds bouleversements se manifestaient, avec des pertes de traditions qui rendaient les objets caducs. Une grande abondance de masques, en particulier, était visible chez les marchands. Le meilleur et le pire se côtoyaient. Un beau masque pouvait se vendre sur le marché parisien 20 000 F en 1981 (environ 7 700 € actuels, ndlr) pour s’échanger vingt ans plus tard à 30 000 €. Si les objets ordinaires, nombreux, n’ont pas vu leur prix s’envoler, et même plutôt stagner, les artefacts de belle qualité, qui souvent ont déjà transité par des collections importantes, ont pris une valeur qui, loin de rejoindre le prix des pièces africaines, peut maintenant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros. Les dagues de chamanes, les phurbus, sont actuellement très recherchées de par leur richesse iconographique et leur fourchette de prix assez large, de 100/200 € à 25 000 € pour une pièce exceptionnelle.
Certains collectionneurs en possèdent une centaine 
!

 

Ouest du Népal. Statue de Mahadeo, grand chamane primordial prenant sous sa protection un chamane, pierre. © Photo Bertrand Holsnyder
Ouest du Népal. Statue de Mahadeo, grand chamane primordial prenant sous sa protection un chamane, pierre.
© Photo Bertrand Holsnyder


Pourriez-vous nous parler des différentes donations que vous avez faites ?
Comme je suis en fin de carrière, j’organise ma succession. C’est pourquoi j’ai lancé un certain nombre de donations à des institutions ou des musées. Deux sont déjà effectives, autour du chamanisme. J’ai donné quatre-vingts objets au Musée des explorations du monde de Cannes, qui feront l’objet d’une exposition en 2022, ainsi qu’une trentaine à celui des Confluences à Lyon. Par ailleurs, Philippe Charlier a créé, sous la houlette de l’Institut de France, la fondation Anthropologie, Archéologie, Biologie, dans laquelle a pris place un musée du chamanisme pour lequel j’alimente le fonds himalayen, et auquel je cède également mes archives et mes bibliothèques. Toujours dans le cadre de cette fondation, je crée une bourse de recherche. Enfin, David C. Andolfatto, qui a travaillé à l’Unesco pour la sauvegarde de monuments au Népal après le tremblement de terre en 2015, et qui consacré sa thèse de doctorat à un royaume de l’ouest du Népal, m’a suggéré de faire une donation à ce pays. Dans un premier temps, j’ai trouvé l’idée saugrenue, mais il est important de valoriser les populations des ethnies montagnardes, méprisées par la société neware constituée de castes, avec des objets qui bénéficient d’une reconnaissance internationale. Étant donné la complexité du contexte au Népal, les choses avancent plus lentement, et si je suis d’accord sur le principe, les modalités de donation ne sont pas encore réunies.
Une nouvelle page se tourne aussi pour la galerie, puisque vous ouvrez votre champ d’action…
Pour la réouverture des galeries, j’ai décidé de lancer une nouvelle formule que j’ai baptisée « Place aux jeunes ! » Je propose une exposition d’une artiste de 18 ans, Burnex, qui façonne des masques en métal depuis ses 14 ans, en particulier avec des matériaux de récupération, comme une vieille casserole. C’est exactement ce que font les Népalais dans les montagnes, comme je l’avais montré dans l’exposition « L’Aluminium dans l’art » à la fondation Bernard et Caroline de Watteville, à Martigny, en 2012. En septembre, j’offre mes cimaises à un ancien collaborateur et adepte de bande dessinée, Nicolas Samson-Agnez. Nous restons toujours dans le contexte himalayen avec les bandes dessinées consacrées à Alexandra David-Néel. Ce sera l’occasion de découvrir des facettes méconnues de cette orientaliste, à la fois franc-maçonne, féministe, anarchiste, chanteuse d’opéra… Une soirée lui sera dédiée.

François Pannier
en 5 dates
1983
Ouverture de la première galerie,
à Montmartre
1991
Exposition « Les masques de l’Himalaya »,
au musée de la Castre à Cannes
2000
La galerie déménage rue Visconti
2009
« Masques du Lötschental et autres masques suisses » et « Masques de l’Himalaya »
à la fondation Bernard et Caroline de Watteville,
à Martigny (Suisse) :
deux expositions primées par l’Unesco
2021
Donation de quatre-vingts pièces chamaniques
au Musée des explorations du monde
(ex-musée de la Castre) à Cannes.

à voir
« Burnex », du 16 au 26 juin ;
« Alexandra David-Néel », du 8 au 15 septembre.
Galerie le Toit du Monde, 6, rue Visconti, Paris VIe.
letoitdumonde.net



 

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