Fondation Clément, l’art en Martinique

Le 29 octobre 2020, par Sarah Hugounenq

À mi-chemin entre musée, mécène et agence d’ingénierie, cette institution dédiée aux arts caribéens et érigée sur le site d’une ancienne habitation sucrière bouscule les politiques culturelles de l’île.

L’ancienne distillerie de l’habitation Clément, au François.
© Jean-Baptiste Barret

Personne ne l’a vue arriver. Aujourd’hui, elle est devenue l’acteur culturel incontournable de la Martinique. Portée par Bernard Hayot, à la tête notamment des magasins Renault, Carrefour ou Mr.Bricolage de l’île, la Fondation Clément, située sur la commune du François, est née d’un concours de circonstances plus que d’un projet prémédité. Dans les années 1980, après la crise de l’industrie du sucre, la famille Clément cherche de nouveaux repreneurs pour sa distillerie. Bernard Hayot se montre intéressé, moins pour l’usine que pour la préservation de son histoire. Puis les événements se conjuguent : en 1981, Jack Lang amorce le virage de la patrimonialisation. Cinq ans plus tard, la loi Pons ouvre des compensations fiscales aux investisseurs en outre-mer, tandis qu’Air France perd son monopole sur les Antilles : les prix chutent, pour le plus grand bonheur des touristes métropolitains. En 2004 enfin, la loi Aillagon réveille l’âme philanthropique française. Une fois ces conditions posées, la dynamique est enclenchée. La marque Clément est ainsi relancée par le biais du patrimoine : classement au titre des monuments historiques de l’habitation Clément en 1996, achat en 2002 puis restauration à partir de 2009 de la maison Pécoul (Basse-Pointe), ancienne sucrerie traditionnelle du XVIIIe siècle. En 2013, l’ambition des grandes expositions temporaires débute avec l’itinérance d’«Aimé Césaire, Lam, Picasso», d’abord présentée au Grand Palais. «C’est la première fois qu’on a vu arriver de tels chefs-d’œuvre à la Martinique», se souvient Florent Plasse, directeur de la Fondation. Des travaux sont lancés pour construire un centre d’art vitrine de la création caribéenne, inauguré en 2016 sur le site de l’habitat Clément. «En l’absence de musée des beaux-arts et de galeries porteuses, c’est un lieu de rencontre et de légitimation des arts caribéens», estime Hervé Beuze, artiste plasticien ayant grandi au Vauclin. Et Ernest Breleur, autre artiste insulaire, de rebondir : «Un faisceau d’initiatives dont fait partie la Fondation, avec le financement d’expositions dans des galeries parisiennes comme celle d’Anne de Villepoix, concourt à la reconnaissance des outre-mer. Ma vie, c’est l’art. Mais à quoi cela sert-il dans un petit territoire comme le nôtre, sans institutions ?».
 

Le Mémorial de la catastrophe de 1902 - musée Frank A. Perret, à Saint-Pierre. © Jean-Baptiste Barret
Le Mémorial de la catastrophe de 1902 - musée Frank A. Perret, à Saint-Pierre.
© Jean-Baptiste Barret


Disette publique
La question n’est pas nouvelle. En 2010, le rapport Colardelle fustigeait l’atonie des équipements culturels ultramarins. Malgré six appellations «musée de France», les institutions martiniquaises ne sont pas à la fête. Ouvert en janvier 2018, le musée du Père Pinchon n’a pas encore d’exposition permanente. À la suite d’un incendie en 2004, la galerie de géologie de Fort-de-France est restée portes closes, sans projet en perspective. Quant au FRAC, il a fermé en 1994, huit ans seulement après son inauguration, en raison d’un différend politique entre l’État et la Région. Le projet de musée d’art contemporain dans l’ancien palais de justice de Fort-de-France patine lui aussi : il est embourbé dans les méandres du tribunal administratif, diligenté en juillet sur ce dossier qui oppose la collectivité territoriale à la municipalité. Florent Plasse s’agace de la situation et confie attendre «l’ouverture d’un FRAC ou d’une structure similaire pour faire baisser la pression. Nous sommes devenus responsables de toute la programmation culturelle de l’île, ce qui n’est pas notre rôle». La faiblesse des musées va de pair avec celle des financements. Comme le notait le rapport du Sénat sur la culture dans les territoires en mai, les budgets déconcentrés de l’État sont davantage marqués par leur déséquilibre que par leur péréquation. Avec 5,2 millions d’euros en 2016, la direction des affaires culturelles de la Martinique ne joue pas dans la même cour que les DRAC métropolitaines, dont les moins dotées – comme la Bretagne – reçoivent une trentaine de millions d’euros. Les reconfigurations territoriales n’arrangent rien. À l’instar de ce qui s’est produit en Guyane l’an passé, les secrétariats généraux des DAC des départements d’outre-mer sont en passe d’être regroupés en préfecture. «Absence de visibilité, bureaucratie et lenteur administrative, ingérence du préfet dans des dossiers», constate la CGT-Culture, qui a envahi la DRAC-Ile-de-France le 17 septembre pour protester. Côté patrimoine, Stéphane Bern ne décolère pas : «Je me suis rendu à la maison d’Aimé Césaire, où les crédits pour la restauration sont prêts. Mais rien n’a commencé car il n’y a pas d’architecte du patrimoine, l’ABF ne serait pas payé. Il y a une incurie générale faute d’ingénierie et de formation. Les Martiniquais ont besoin de retrouver leur identité, et pas seulement en faisant venir des gens de la métropole.» Dans ce contexte, la Fondation Clément a décidé de passer à la vitesse supérieure avec, en 2017, la reprise en délégation de service public du Mémorial de la catastrophe de 1902 – l’éruption de la montagne Pelé à Saint-Pierre, la plus meurtrière du siècle. Après l’indignation de la presse locale face à l’état de celui-ci, la Fondation y a injecté 1,5 million d’euros. Rénové, revu et corrigé, le lieu a rouvert en juillet 2019 et accueille deux cent cinquante personnes par jour. Si Lyne-Rose Beuze, conservatrice en chef de la collectivité, estime que l’institution «bénéficie de [leur] action vieille de plus trente ans», ses tentacules semblent bien donner une impulsion salutaire à la tutelle publique. «Cette rénovation permet de remettre quelque chose en route, explique Florent Plasse. Nous souhaitons accompagner la municipalité sur d’autres projets patrimoniaux dans le cadre de la mission Bern, par exemple, ou imaginer un parcours global dans la ville autour de l’éruption qui pourrait être opéré par le centre d’interprétation sur l’histoire de Saint-Pierre, que la ville projette d’implanter en face. Il y a des synergies à trouver avec les acteurs publics.» Cette logique partenariale se retrouve dans la coédition de guides patrimoniaux avec la DRAC depuis 2016. Quant à la documentation sur la mémoire caribéenne, réunie depuis trente ans par Bernard Hayot, elle est en cours de numérisation sur la plateforme Manioc de la BnF, avec l’aide de l’Université des Antilles. «Avec le temps, on a montré ce qu’on pouvait faire et les réticences des pouvoirs publics sont plus rares», confie le directeur.

 

Jeppe Hein (né en 1974), Dimensional Mirror, jardin des sculptures, Fondation Clément. © Jean-François Gouait
Jeppe Hein (né en 1974), Dimensional Mirror, jardin des sculptures, Fondation Clément.
© Jean-François Gouait


L’art du dialogue
Producteur culturel global, la Fondation Clément souhaite donc dépasser la simple proposition artistique avec une action technique de fond sur le terrain. Cela passe d’abord par le partenariat, autour d’expositions événements, avec des acteurs métropolitains comme la Fondation Dapper, la RMN, le Centre Pompidou et prochainement le musée du quai Branly, dont l’actuel président Emmanuel Kasarhérou est venu étudier sur place la possibilité d’un rapprochement. «Le dialogue avec les grandes institutions a permis de former le personnel local aux métiers des musées que sont par exemple le soclage ou l’éclairage, auparavant disponibles uniquement en métropole, explique Florent Plasse. En les formant, on leur assure aussi une activité. La première année, ils ne touchaient à rien et observaient les professionnels. Aujourd’hui, nous sommes quasiment autonomes.» Cette approche d’agence en ingénierie culturelle doit bénéficier au territoire. Avec une population âgée majoritairement de plus de 55 ans et la fuite de sa jeunesse vers des terres aux meilleures perspectives professionnelles, la Martinique souffre. Terreau de tous les amalgames, les tensions sociales de l’île provoquent des émeutes durant lesquelles les enseignes du Groupe Bernard Hayot sont régulièrement prises pour cibles afin de dénoncer la fracture existant entre les descendants de colons, dont fait partie la famille Hayot, et le reste des habitants. «Ici, on est en terre béké, nous glisse un responsable local devant la Fondation Clément. L’endroit séduit un public d’initiés. Toutefois, sa politique très active envers les scolaires mise sur l’avenir et crée une impulsion nouvelle.» Un temps attiré par Paris, Bernard Hayot a préféré la Martinique dans une volonté de toucher un public local auquel il propose, outre ses expositions, une centaine d’événements. Les résultats sont là : sont annoncés deux cent mille visiteurs annuels, dont quarante mille locaux et dix mille scolaires, sur un total de 375 000 habitants. «Nous devons rendre la Martinique attractive, conclut Florent Plasse, et éviter l’évasion de la créativité et de la production de richesses qui va avec. L’insularité ne doit plus être un handicap.»

à savoir
«Wolfric, code underground», «Mounia, d’escales en escapades»  et «Fred Eucharis, figurabstraction»,
Fondation Clément, habitation Clément, Le François (Martinique), tél. : 05 96 54 75 51
Jusqu’au 9 décembre 2020.
www.fondation-clement.org
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