Le château de Fléchères, un air d’Italie

Le 13 octobre 2020, par Sylvie Blin

Au cœur de la Dombes, l’un des plus beaux châteaux de la région, édifié au XVIIe siècle, présente une architecture originale et un décor exceptionnel. Ouvert au public, il devrait prochainement changer de mains.

 

Il fallait sans doute être un peu fou, « fous de patrimoine », comme on les a parfois surnommés, pour vouloir acquérir le château de Fléchères, dans la Dombes (Ain) : une imposante bâtisse du début du XVIIe siècle, laissée à l’abandon depuis des années, vidée et pillée sans vergogne. Resté dans la même famille jusqu’au début des années 1980, passé dans les mains d’un promoteur immobilier peu sensible au patrimoine, Fléchères était promis à un avenir sombre jusqu’à son rachat, en 1997, par Marc Simonet-Lenglart et Pierre Almendros. Les propriétaires du château de Cormatin, en Saône-et-Loire, souhaitaient depuis des années sauver celui du film Le Diable par la queue, de Philippe de Broca, le restaurer et l’ouvrir au public, comme ils l’avaient fait en Bourgogne. La tâche s’annonçait énorme, mais la chance a souri aux deux audacieux. L’histoire de Fléchères, depuis sa construction jusqu’à son sauvetage, n’est pas banale. Construit « d’un seul jet » de 1606 à 1625, on ignore le nom de l’architecte qui en a dessiné les plans, mais on connaît bien celui de son commanditaire, Jean Sève. Issu d’une lignée de riches drapiers, ce Lyonnais obtint son titre de noblesse en devenant échevin de l’ancienne capitale des Gaules. Ce nouveau statut social lui imposait de faire construire un château sur ses terres : à peine acquise, la baronnie de Fléchères devint le lieu de ce vaste chantier. Reprenant le tracé de l’ancienne maison forte, le maître d’œuvre, devenu Jean de Sève, fit élever un nouveau château en pierre jaune du Beaujolais, avec un corps de logis central à deux étages, flanqué de deux ailes en retour sur deux niveaux, et cantonné de deux tours carrées en saillie. Côté sud, une double volée d’escaliers conduit à un vaste jardin en terrasses.
 

 
Pietro Ricchi, chambre de la Parade, 1632 (détail).

Jean Sève, pieux bâtisseur
Cette configuration originale, avec ses importantes différences de niveaux, s’explique par la confession du commanditaire : protestant, Jean de Sève a aussi fait construire son château pour y établir le temple qui accueillera les fidèles. Car si, depuis 1598, l’édit de Nantes accorde aux réformés le droit de pratiquer leur religion, il leur interdit de célébrer le culte à Lyon. Mais édifier un « temple de fief » n’autorise pas pour autant l’ostentation. Aussi sa présence est-elle discrètement signalée par sept ouvertures, à chaque niveau du corps central, comme les sept sacrements, et trois hautes lucarnes aveugles, peintes en trompe l’œil, symbolisant la Trinité. Mais l’inscription qui accueillait autrefois les fidèles sur la partie centrale a disparu : maillets et burins l’ont effacée après la révocation de l’édit de Nantes. La plaque est néanmoins restée : ceux à qui elle était destinée n’avaient pas besoin de la lire, le Symbole des apôtres, profession de foi figurant à l’entrée des temples calvinistes, était connu de tous. À l’intérieur, un grand escalier à cage vide « à la moderne », orné d’un décor en trompe l’œil réalisé dans les années 1650, dessert les étages. Son emplacement inhabituel, non pas central mais décalé vers l’ouest, surprend au premier abord. Là encore, la foi calviniste de Jean de Sève explique cette distribution particulière. Le corps central était entièrement réservé à la communauté réformée et le temple lui-même était situé au dernier étage, rien ne devant être au-dessus de Dieu. L’autel étant placé à l’est de la vaste salle de 250 m2, l’escalier devait nécessairement desservir l’entrée du lieu de culte sur le côté opposé, d’où le décentrement de ce dernier. Enfin, seules les deux ailes en retour étaient dévolues aux pièces d’habitation : à l’ouest pour Jean de Sève, à l’est pour son épouse. Tout l’ordonnancement du château se trouvait ainsi dicté par la foi calviniste du maître d’œuvre. Après la mort de Jean de Sève, sans héritiers directs, son cousin Mathieu, échevin lui aussi puis prévôt des marchands de Lyon, devient propriétaire du domaine de Fléchères et décide de faire aménager et décorer le château. Il fait appel à l’un des peintres italiens présents à Lyon dans la première moitié du XVIIe siècle : Pietro Ricchi (1606-1675), originaire de Lucques, formé à Florence et à Bologne, élève de Guido Reni. En 1632, le Lucquois va réaliser, avec un autre artiste –peut-être Paolo Biancucci – une dizaine de décors à fresque, dont on avait presque totalement oublié l’existence. Si Marc Simonet-Lenglart et Pierre Almendros espéraient en retrouver des vestiges, ils ne savaient pas ce qu’ils allaient découvrir : « la surprise a été bien au-delà de nos espérances », avouent-ils. Grâce à leurs efforts, les fresques ont peu à peu été débarrassées des repeints, badigeons et boiseries qui les masquaient aux regards, et six d’entre elles sont aujourd’hui visibles, tandis que deux autres sont en cours de dégagement. Le recours à la technique de la fresque, rare en France, surtout dans un édifice civil, en fait en soi un décor exceptionnel : sa qualité et son état de conservation, la richesse et l’originalité de son iconographie, font de Fléchères l’un des plus beaux – sinon le plus beau – château de la région. Quant au choix d’un artiste italien, il confortait Mathieu de Sève dans l’affirmation d’un lignage – imaginaire mais alors officialisé par le duc de Savoie – avec une famille noble du Piémont, les marquis de La Seva… Au rez-de-chaussée du corps central, l’antichambre des Chasses, qui servait de salle pour la famille, rappelle à chacun qu’il doit combattre les vices, représentés ici par un lion – l’orgueil –, un sanglier – la luxure –, un cerf –l’isolement et le refus des autres –, et une panthère piégée par un miroir – l’illusion des sens –, vaincus par des chasseurs à cheval. Au-delà de leur signification morale, ces compositions enlevées étonnent encore par la fraîcheur et la richesse de leur palette. À l’étage, le dégagement des boiseries du XIX
e siècle laisse entrapercevoir un décor de jardin qui souligne le rapport étroit du château avec la nature environnante : Fléchères est aussi une demeure de plaisance, dont l’atmosphère évoque celle d’une villa italienne.
 

Fléchères est aussi une demeure de plaisance, dont l’atmosphère évoque celle d’une villa italienne

Souvenirs royaux
Dans l’aile ouest, deux décors rappellent la fidélité de Jean de Sève à Henri IV. Dans la chambre d’Hercule, peinte en grisaille, le héros mythologique a les traits du roi, surnommé « l’Hercule françois », et le choix de ses exploits représentés renvoie à la lutte des chrétiens contre les péchés, mais aussi d’Henri IV contre les guerres civiles. Jean de Sève avait en effet rejoint le parti du Bourbon contre la Ligue, et organisé sa « Grande Entrée » à Lyon, en 1595. La chambre de la Parade en est sans doute l’écho, avec ces figures grandeur nature de hallebardier, tambour, porte-drapeau, vêtus à la mode du temps. Malgré leur monumentalité, ils semblent entamer avec élégance une danse au son de trompettes imaginaires. Dans l’aile est, la salle des Perspectives évoque elle aussi une entrée royale : celle d’Henri II en 1552, organisée par le poète Maurice Scève, grand-oncle de Mathieu, et Sebastiano Serlio, et dont les architectures peintes – comme celles de Fléchères – avaient marqué les témoins de l’événement. Dans le même appartement, la chambre des Vertus semble elle aussi inspirée par le même décor éphémère, avec ses figures féminines personnifiant la Justice, la Force, la Tempérance et la Prudence, encadrées de colonnes torses. Chaque décor revêt ainsi une signification symbolique ou morale : les qualités esthétiques et le plaisir des yeux sont ici rejoints et renforcés par l’édification de l’âme et de l’esprit. Et l’on comprend le plaisir d’habiter cette demeure, à quelques kilomètres de Lyon. Ses actuels propriétaires se sont malgré tout résolus à s’en séparer, après lui avoir consacré vingt-trois ans d’efforts. Car le sauvetage de Fléchères n’a été possible que grâce aux recettes de Cormatin, château le plus visité de Bourgogne, qui réclame aujourd’hui des travaux urgents et coûteux. « C’est une décision douloureuse mais raisonnable, car il devient difficile de mener de front la gestion des deux monuments. » On espère que leurs successeurs, privés ou public, continueront à en ouvrir les portes au public.

 

 
Pietro Ricchi, salle des Perspectives, 1632 (détail).
à voir
Château de Fléchères, allée de Fléchères, Fareins (01),
tél. : 04 74 67 86 59,
chateaudeflecheres.com
 
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