Gazette Drouot logo print

Expositions : esprit, es-tu là ?

Publié le , par Vincent Noce

Les visiteurs de la passionnante exposition Campana au Louvre peuvent vivre l’expérience déconcertante d’un couloir de glaciation. Le portrait du plus grand collectionneur de son temps, croqué par un dessinateur français de passage dans la Rome assiégée, sert d’introduction à cet univers de profusion. Un savant ordonnancement...

Expositions : esprit, es-tu là ?
 
© Wikipédia

Les visiteurs de la passionnante exposition Campana au Louvre peuvent vivre l’expérience déconcertante d’un couloir de glaciation. Le portrait du plus grand collectionneur de son temps, croqué par un dessinateur français de passage dans la Rome assiégée, sert d’introduction à cet univers de profusion. Un savant ordonnancement permet de faire côtoyer les objets les plus divers, dans ce «singulier mélange» que s’est efforcé de décortiquer le distingué Salomon Reinach, dans la Revue archéologique de 1905. Le visiteur ne peut manquer de marquer un coup d’arrêt à l’arrivée dans les salles de tableaux. Il existe des images d’époque, qui rappellent l’atmosphère très particulière des galeries que le marquis avait installées dans ses résidences. Comme c’était la règle en ces temps, les murs étaient recouverts du sol au plafond. Même quand sa collection s’est retrouvée accrochée à Paris au musée Napoléon III, chacune des salles de la galerie de peinture contenait bien une soixantaine de tableaux. Soyez rassurés : vous ne trouverez rien de tel à l’exposition en cours, qui reprend l’accrochage linéaire devenu la règle au XXe siècle. Le sérieux et l’ennui, sa compagne, reprennent tous leurs droits. L’accumulation et la cohabitation des genres, qui dessinent l’âme de la collection, s’évanouissent, chassées par une scénographie d’une sobriété de bon aloi. Pour ajouter à ce malheur, il se trouve que cette section n’était pas la préoccupation première du marquis, tout occupé à glorifier l’Antique. Plus convenu, moins spectaculaire que ses statues, ses sarcophages, ses vases colossaux, ses panneaux muraux, ou même ses bijoux et monnaies antiques, le segment de la peinture italienne avait été rassemblé dans un deuxième temps. Il fut du reste assez mal accueilli à son arrivée à Paris. Nombre d’attributions ont dû être revues à la baisse. Les tableaux furent dispersés entre le Louvre et la province, sans souci de cohérence.

Le charme a été rompu et un dénouement assez pauvre laisse sur une impression d’incomplétude.

Il fallut attendre, un siècle plus tard, le travail de Michel Laclotte pour en retrouver l’intérêt. Reinach, plus indulgent que d’autres, a signalé «le manque presque absolu de tableaux authentiques de grands maîtres dans cette masse de 646 panneaux», suscitant inévitablement «en matière de représailles de sévères ou ironiques appréciations». Car, une fois l’achat conclu par l’empereur, si «le musée Campana était à la France», notre esprit national devait bien se réveiller : «Il ne restait plus qu’à médire de l’acquisition.» Pour la peinture, Louis Vitet signait un article féroce en 1862 dans La Revue des deux mondes, concluant avec justesse : «Il y a d’excellentes choses, mais rien ne vous séduit, ne vous attire, rien ne brille d’un véritable éclat.» Cet accrochage conventionnel ne pouvait que contribuer à cette impression. C’est avec soulagement, au sortir de ce tunnel, que le visiteur retrouve le dynamisme des bas-reliefs et la couleur des majoliques. Mais le charme a été rompu et un dénouement assez pauvre laisse sur une impression d’incomplétude. Nul besoin d’être grand clerc pour deviner que cet accrochage ne répond à aucune cohérence d’ensemble. C’est hélas une maladie récurrente, au Louvre ou au Grand Palais, que de trouver des parcours disloqués. Dès lors qu’interviennent plusieurs départements ou musées, chacun, animé d’un esprit territorial féroce, entend faire la loi chez soi. L’accrochage est aussi le lieu du pouvoir.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne