Campana, la déraison de la collection

Le 22 novembre 2018, par Vincent Noce

Le musée du Louvre consacre une exposition au marquis Campana, ce visionnaire qui entendait célébrer la gloire de l’Italie éternelle à travers les arts.

Plaque Campana, vers 1-50 apr. J.-C., terre cuite, Paris, musée du Louvre.
© Musée du Louvre, dist. RMN - Grand Palais


Giampietro Campana n’a pas aujourd’hui l’audience qu’il mériterait, alors même qu’il a formé la plus vaste collection encyclopédique de son temps. L’intéressé a laissé peu d’écrits personnels, mais son cas pourrait éveiller la curiosité de la psychanalyse, tant il dessine une figure extrême de la collection comme une manie, poussée à son paroxysme. L’homme est né en 1809 à Rome, dans une famille qui détenait la direction héréditaire du Mont-de-Piété, un groupe bancaire comprenant les caisses des dépôts et la monnaie du Vatican, dont il a effacé les déficits et modernisé le système financier. De ses parents, il a également hérité du goût de la collection. Nommé seul héritier, adulte, il s’est retrouvé à la tête de propriétés et d’une fortune non négligeable. Dans son testament, son père avait désigné le cardinal Bartolomeo Pacca comme son protecteur. Cet homme de caractère était lui aussi un amateur, dont le nom est resté attaché à l’édit de 1820 promulguant la protection du patrimoine historique. Après des études au prestigieux Collegio Romano, Campana devint directeur général de la banque en 1833. Quand, en 1846, Pie IX inaugura son long règne, il se trouvait au sommet de sa gloire. À peine élu, le pape lui rendit visite dans son domaine du Latran. Ce réformateur trouva en Campana un soutien dans sa politique d’ouverture et de développement des infrastructures. Libéral, il était également un partisan de l’unité italienne, ce qui obligea le marquis à composer, alors qu’il entretenait des liens avec des artistes en délicatesse avec les autorités, dont certains, comme les Rossetti, durent s’exiler à Londres. Campana n’était pas pour autant un opposant de la papauté. Lors de la révolution de 1849, il s’entremit même pour faciliter l’entrée dans Rome du général Oudinot, envoyé par Louis Napoléon, qui aboutit au retour du pape et à la «vengeance des prêtres». C’est lors d’une rencontre officielle que Denis-Auguste Raffet, un artiste qui suivait le contingent français, crayonna pour un album de portraits de personnalités romaines celui de Campana : un beau jeune homme barbu, élancé, à l’air déterminé. Tout juste confirmé dans son titre de marquis, il était sur le point d’épouser Emily Rowles. Cette fille d’un riche promoteur immobilier de Londres était liée, depuis son exil, au futur Napoléon III dont elle finançait l’accession au pouvoir.
 

Buste d’Antinoüs, Rome, marbre, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage.
Buste d’Antinoüs, Rome, marbre, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage. © The State Hermitage Museum Alexander Lavrentyev


Un message du temps
Dès ses jeunes années, Giampietro Campana avait réuni des pièces antiques exhumées de la propriété familiale de Frascati. En 1831, le cardinal Pacca lui confia les fouilles du port d’Ostie. En 1838, il put livrer une conférence sur sa collection étrusque devant l’Institut de la correspondance archéologique, que venaient de fonder des scientifiques allemands, français et italiens. Il devint membre de l’Académie pontificale archéologique et conseiller de la commission des Antiquités, tout en tissant des liens à travers l’Europe savante, et conduisit des explorations jusqu’en Toscane. Dans la cité étrusque de Cerveteri, il trouva ainsi sa pièce majeure : le sarcophage des Époux. Avec son compagnon de fouilles, Luigi Arduini, il publia la découverte d’une chambre funéraire à Véies, dans le domaine du prince Chigi. Il est désormais avéré que ce coup d’éclat était en fait une mise en scène, montée à partir du mobilier d’autres tombes, susceptible de renforcer sa position à l’Académie. Malheureusement, Campana n’a pratiquement pas laissé de compte rendu de ses fouilles, ce qui a contribué à sa réputation de collectionneur jaloux, protégeant la multiplicité de ses sources. Bénéficiant des informations précieuses apportées par Emil Braun, le secrétaire de la Correspondance archéologique, il se portait aussi acquéreur des produits de fouille. Il obtint notamment, auprès du comte de Syracuse, les objets découverts à Cumes. Le marquis devint ainsi l’un des principaux acteurs du marché de l’art, s’assurant la clientèle des plus grands marchands de Rome, Naples et Florence. Il en vint à acheter des collections entières, comme celles de monnaies impériales du cardinal Albani ou d’un dignitaire de Saxe. Un chroniqueur pouvait écrire : «Si un paysan retournant la terre trouvait une médaille, un camée ou une intaille, il l’amenait tout de suite au marquis Campana. Si un autre, se construisant une masure, découvrait un columbarium empli d’urnes cinéraires ou une nécropole ornée de sarcophages et de lampes funéraires, il courait prévenir le marquis Campana… Toutes les peintures, toutes les statues mises en vente, tous les Antiques sortis du sol latin trouvaient en lui un acheteur assuré.» Dans les années 1840, il enrichit son trésor de tableaux italiens du XIIIe au XVIIe siècle, profitant, entre autres, de la dispersion de la vaste collection Fesch.

Gloires italiques
La diversité de ces objets est frappante, mais tous avaient la péninsule pour berceau. Pour Laurent Haumesser, du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines au Louvre, «en un temps d’exaltation de la naissance de la nation, le marquis entendait exposer la continuité de la gloire de l’Italie depuis ses origines». «Son musée était le miroir de ses pensées», résume Susanna Sarti dans le catalogue. Rares étaient ceux qui pouvaient avoir une vision globale d’une collection répartie entre ses nombreuses demeures. Selon leur qualité, la période et son humeur, Campana emmenait les visiteurs dans l’une ou l’autre de ses galeries, à commencer par sa résidence au-dessus du Mont-de-Piété. À partir de 1839, les objets les plus précieux trouvèrent place dans un petit palais via del Babuino. Il ouvrit un dépôt de sculptures en ville et il réaménagea la villa du Latran pour y accueillir les grandes statues en marbre. Dans le vestibule, le visiteur était accueilli par un monument en stuc représentant le triomphe de Rome. En bas des trophées étrusques, l’hôte des lieux voulait accrocher deux de ses poèmes célébrant «les gloires italiques». Selon la tradition, les objets étaient largement restaurés : une amphore a ainsi été montée à partir de 117 fragments. Les panneaux étrusques pouvaient être en partie repeints, les statues composées avec des éléments séparés, avant de trouver place dans de spectaculaires scénographies. Son monumental Jupiter fut ainsi complété. Un de ses restaurateurs facétieux, qui fabriqua un lit funéraire pour décorer une galerie, ajouta sa signature en grec sur un vase qu’il avait remonté. Sur le domaine de Frascati, Campana entreprit d’édifier un grand musée à la mesure de son rêve… Ces investissements, cumulés aux achats et au financement de fouilles qui se poursuivirent jusqu’au bout, le firent toutefois plonger dans l’abîme et il dut mettre sa collection en vente. En 1846, il avait déjà confié à Sotheby’s 1 538 lots de sa collection numismatique, qui enrichirent notamment le British Museum. Dix ans plus tard, celui-ci envoya Samuel Birch et Charles Newton  qui comparait la collection en importance à l’ensemble du fonds détenu par le musée  pour ouvrir une négociation.

 

Denis-Auguste Raffet, Portrait de Giampietro Campana, 8 février 1850, Paris, Bibliothèque nationale de France.  
Denis-Auguste Raffet, Portrait de Giampietro Campana, 8 février 1850, Paris, Bibliothèque nationale de France.
 © BnF

Arrêté par la garde pontificale
Campana entreprit alors la publication de catalogues complets de sa collection, qu’il divisa en une douzaine de «classes», en croisant leur statut avec des critères chronologiques et géographiques. Il fut le premier à publier des catalogues d’art illustrés de lithographies et de photographies. Sa «classe» des vases grecs et étrusques, certains énormes, comptait 3 791 exemplaires, dont le cratère d’Eurytios et des chefs-d’œuvre portant la signature de Nikosthénès. Celle des sculptures en terre cuite en dénombrait 1 908 et celle des statues en marbre 531. Les bijoux et monnaies comptaient encore 1 592 numéros. Il y avait aussi 1 075 tableaux. De façon étonnamment moderne, «dans sa vision des arts, il avait intégré la notion de séries», fait observer Laurent Haumesser. Moins appréciées à l’époque, et même si les attributions ont été largement révisées à la baisse, les «classes» de peinture contenaient quand même un retable de Fra Angelico, des Vierges à l’Enfant de Ghirlandaio et du jeune Botticelli, la monumentale Adoration des mages de Signorelli, ou encore l’un des panneaux de La Bataille de San Romano d’Uccello (La Contre-attaque de Micheletto da Cotignola). Les tractations avec le British Museum n’aboutirent pas et, en 1857, ce fut un coup de tonnerre quand la garde pontificale vint arrêter Campana. Acculé, il avait puisé dans les caisses, gageant des tableaux sans autorisation et sans estimation, qu’il pouvait proposer en même temps à la vente. Sur les 860 000 écus inscrits en comptabilité, il n’en restait plus que 20 000 en numéraire. Le préjudice fut établi à près d’un million d’écus, ce qui représenterait aujourd’hui 75 millions d’euros. L’accusé fut condamné à vingt ans de travaux forcés, commués en bannissement à vie. Il revint cependant à Rome où il finit ses jours en 1880, attendant de plaider une révision de son jugement. Le pape dut mettre la collection en vente. Le nouveau musée des arts décoratifs de South Kensington acquit des sculptures modernes et des faïences. Le tsar put choisir un ensemble de 565 vases, dont celui de Cumes, surnommé le «roi des vases», 139 bronzes et 77 marbres, parmi lesquels le Jupiter, conduisant à une refonte des galeries de l’Ermitage. Mais c’est Napoléon III qui emporta le plus grand ensemble en 1861. Près de 12 000 objets furent expédiés à Paris, avant d’écrire une autre histoire autour du Louvre et des musées de province.

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