Éric Lefebvre redonne des couleurs à Cernuschi

Le 11 juin 2020, par Valentin Grivet

Nouveau parcours, objets restaurés, scénographie repensée… Le musée qu’Éric Lefebvre dirige depuis 2005, entièrement dédié aux arts de l’Asie, s’est offert un bain de jouvence sous son égide.

Éric Lefebvre dans la salle du bouddha Amida.
© Pierre Antoine

Le lieu que vous dirigez, déjà rénové l’année de votre nomination, ne devait pas bénéficier du plan lancé en 2014 par la Ville de Paris pour revaloriser ses musées. Quels ont été vos arguments pour convaincre de la nécessité d’en réinventer le circuit de visite et la scénographie ?
Ce projet s’est en effet ajouté aux huit autres, dont ceux de Galliera et de Carnavalet, pour n’en citer que deux. Il y avait un fort besoin de répondre aux attentes des visiteurs. Nous devions faire un effort pédagogique profond pour toucher tous les publics, qu’ils puissent appréhender les objets, les comprendre, en ayant les clés nécessaires. Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’Asie, et les nouvelles générations doivent pouvoir relier ces informations à une histoire, un passé, un patrimoine. En matière de muséographie, les institutions ont considérablement évolué depuis 2005. Il fallait revoir la manière de construire le discours et la présentation, en alliant signalétique classique et contenus numériques. Le nouveau parcours est aussi l’occasion de dévoiler des œuvres jusqu’ici rarement montrées, conservées en réserve. Sur les six cent cinquante pièces exposées, quatre cent trente ne l’étaient pas auparavant. Une large partie d’entre elles ont été restaurées, grâce à un crédit exceptionnel de Paris Musées, ainsi qu’à une campagne de financement participatif intitulée «Recollons les fragments du passé», qui a concerné les céramiques vietnamiennes.
Comment avez-vous bâti votre projet ?
L’ancien circuit répondait à une stratégie de niche : il partait du principe que nous avions des collections de la Chine antique exceptionnelles, et qu’on pouvait se limiter à cela. Il s’arrêtait à la dynastie Song, au XIIIe siècle. Or, ce musée bénéficie d’un fonds permettant de raconter une histoire bien plus longue, du Néolithique au XXIe siècle. Nous avons donc décidé d’élargir le propos, dans le temps et l’espace. La Chine reste le fil rouge d’un nouveau parcours, qui est organisé de façon chronologique avec des déclinaisons thématiques. Mais pour chaque période, des vitrines «grand angle» ont été aménagées pour évoquer ce qui se faisait en même temps au Japon, au Vietnam et en Corée. Ces trois pays ont également utilisé les caractères chinois, ont été marqués par le bouddhisme, se réfèrent à Confucius. Ils présentent des affinités culturelles, des points communs dans les arts décoratifs. Nous avons déjà eu des retours très positifs de visiteurs asiatiques, sensibles à ce principe de connexions.
Quels étaient les objectifs du financier Henri Cernuschi lorsqu’il a décidé de léguer à la Ville de Paris sa collection, et l’hôtel particulier qui abrite le musée ?
Lors de son voyage en Asie, entre 1871 et 1873, il s’est surtout intéressé à la Chine et au Japon. Dès son retour, il a présenté une partie de ses acquisitions à l’«Exposition des Beaux-Arts de l’Extrême-Orient» organisée par ses soins au palais de l’Industrie, à Paris. Henri Cernuschi a fait des choix réfléchis. Il voulait constituer des ensembles, des séries iconographiques. C’est ce que nous avons souhaité montrer sur le palier du premier étage de l’escalier d’honneur, avec un espace d’introduction en forme d’hommage au maître des lieux. Cernuschi aimait particulièrement collectionner les objets en bronze, et a marqué son époque pour cela. Le musée en compte plus de deux mille, dont des vases, sculptures bouddhiques, représentations animales… Il a acquis aussi près de deux mille céramiques, puis des pièces pré-bouddhiques, des Ier et IIe millénaires av. J.-C., pour donner à l’ensemble une profondeur historique. Il a eu d’emblée une vision muséale de sa collection. Il souhaitait la partager, qu’elle soit à la disposition de tous. Il y a dans sa démarche une visée éducative.

Tigre dit «tora», bois laqué et doré, yeux incrustés, XVIIIe-XIXe siècle. Japon, ancienne collection Henri Cernuschi. © Musée Cernuschi/Ro
Tigre dit «tora», bois laqué et doré, yeux incrustés, XVIIIe-XIXe siècle. Japon, ancienne collection Henri Cernuschi.
© Musée Cernuschi/Roger-Viollet, photo Stéphane Piera

De quelle manière ce fonds s’est-il ensuite étoffé, au XXe siècle ?
Les œuvres rapportées par Henri Cernuschi ne représentent qu’un tiers de nos collections. À son époque, le musée abritait cinq mille objets : il en conserve aujourd’hui plus de quinze mille. En cent vingt ans d’histoire, il s’est enrichi de dons de la Société des amis du musée notamment, qui fêtera bientôt ses 100 ans, et d’acquisitions. L’institution s’est aussi ouverte aux arts du Vietnam dans les années 1920-1930, à la faveur de campagnes de fouilles archéologiques en Indochine. Soutenues par la Ville de Paris, elles ont permis l’entrée d’un bel ensemble de céramiques. Puis, à partir des années 1950, le musée s’est mis à tisser des liens avec des artistes contemporains, qui ont pour certains d’entre eux fait des dons. Depuis quelques années, nous nous intéressons particulièrement à la question des peintres, des sculpteurs, des céramistes asiatiques ayant travaillé en France. Je souhaiterais qu’ils soient plus présents dans le parcours, pour les quatre aires culturelles.
Quels sont les partis pris de la nouvelle scénographie ?
Nous avons fait appel à l’atelier Maciej Fiszer, qui a travaillé au musée national de l’Histoire de l’immigration et sur des expositions comme «Vélasquez» ou «Miró», au Grand Palais. L’ambiance générale est dominée par le rouge, une couleur qui rappelle le musée Cernuschi du XIXe siècle, et évoque les temples asiatiques. Elle est déclinée dans les vitrines, dans des tonalités mates qui mettent en valeur les objets. La signalétique a été repensée, pour davantage de lisibilité et de clarté. Nous avons aussi retravaillé certains espaces. Une salle est désormais consacrée aux peintures. Elle permettra de présenter, sur un rythme de quatre rotations annuelles et dans des conditions climatiques optimales, une cinquantaine d’œuvres très fragiles telles que rouleaux de papier, peintures sur soie, éventails ou paravents, qu’il nous était impossible de montrer jusqu’ici. Il faut dire que la collection comprend des œuvres de très grands maîtres du XXe siècle, comme le Vietnamien Mai-Thu, le Chinois Zhang Daqian ou le Japonais Ryonosuke Shimomura.

 

Boddhisattva, bronze doré de la dynastie Ming, règne de l’empereur Yongle (1360-1424). © Paris Musées/Musée Cernuschi
Boddhisattva, bronze doré de la dynastie Ming, règne de l’empereur Yongle (1360-1424).
© Paris Musées/Musée Cernuschi

Vous avez fait le choix de libérer un vaste espace, au pied du bouddha Amida, dans la grande salle. Pour quelles raisons ?
Nous l’avons envisagé comme un lieu modulable, qui permettra d’exposer de petits objets précieux ou des pièces monumentales, d’organiser des événements ponctuels, des performances… Nous allons faire un premier essai en présentant les œuvres de Baeksan, un céramiste coréen trésor national vivant. Cet espace est une alternative aux salles d’exposition temporaire du rez-de-chaussée. Pour l’instant, l’objectif est de se concentrer sur le nouveau parcours. Mais dès l’automne, nous y reprendrons notre programme avec « De Hiroshige à Kuniyoshi, les soixante-neuf relais du Kisokaidô » : une grande exposition qui réunira un ensemble exceptionnel d’estampes japonaises, dont une série réalisée par Kuniyoshi appartenant au fonds Cernuschi, qui n’a encore jamais été montrée au public.
Qu’est-ce qui, selon vous, fait la singularité de ce lieu ?
C’est un endroit intimiste, incarné, qui offre une alternative aux grands musées où l’on se perd. Ceux qui ne le connaissent pas peuvent, en l’espace de deux heures, appréhender l’art de la Chine et avoir un aperçu significatif de celui d’Asie orientale, embarquer pour un grand voyage qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Adapté à tous les publics, le parcours invite les visiteurs à revivre l’expérience des contemporains d’Henri Cernuschi qui, dès la fin des années 1870, se pressaient, sur rendez-vous, pour venir découvrir les trésors cachés dans son hôtel particulier.

 

à voir
Musée Cernuschi, musée des Arts de l’Asie de la Ville de Paris,
7, avenue Vélasquez, Paris VIIIe, Tél. : 01 53 96 21 50.
www.cernuschi.paris.fr
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