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En art, la conseillère Laurence Dreyfus fait Chambres à part

Publié le , par Alexandre Crochet

Conseillère réputée dans le microcosme d e l’art contemporain, Laurence Dreyfus célèbre la 20e édition de ce rendez-vous incontournable d’octobre avec une pléiade d’œuvres d’Olafur Eliasson, Saraceno, Claire Tabouret ou Alice Grenier-Nebout réunies à la Maison Pierre Cardin à Paris.

© Photo Stéphane de Bourgies En art, la conseillère Laurence Dreyfus fait Chambres à part
© Photo Stéphane de Bourgies

Comment avez-vous débuté dans l’art ?
C’est parti d’une histoire d’amour pour un homme qui m’a entraînée dans les musées, notamment le Centre Pompidou, essentiel. J’ai aussi eu la chance d’aller aux États-Unis avec mon père, où j’ai passé mon temps au MoMA ou au Met. Les musées, c’était mon havre. Puis je me suis formée en histoire de l’art à l’université Paris I, que j’ai conjuguée avec six mois au Sotheby’s Institute of Art, à Londres.
Et ensuite ?
Très vite, j’ai eu la chance d’être en contact avec les artistes. Je connaissais Emmanuel Perrotin, qui débutait dans son appartement, et m’a présenté Damien Hirst. À Londres, j’ai côtoyé Jay Joplin, le fondateur de la galerie White Cube, et vu la première exposition de Damien Hirst à l’ICA. Puis, à Paris, j’ai fréquenté Fabrice Hyber, Daniel Buren, Chen Zhen Chong-Hak, Ange Leccia… C’est devenu une bande d’amis ! Par la suite, j’ai mis un pied dans les galeries, notamment, après mon retour de Londres, comme stagiaire à la galerie Durand-Dessert, que j’aidais sur les foires. Rue de Lappe, j’ai ainsi vu la deuxième exposition de Gerhard Richter avec dix tableaux. Seuls les vrais amateurs en voulaient ! J’ai aussi travaillé avec Farideh Cadot, qui représentait entre autres Markus Raetz. Alors que je travaillais avec Hervé Mikaeloff, un ami depuis nos études, dans un espace loué à la galerie Yvon Lambert, rue du Grenier-Saint-Lazare, Gabrielle Salomon m’a proposé de la rejoindre. J’ai fini par être la directrice de la galerie Gillespie-Laage-Salomon. Dans les années 1990, c’était l’antichambre de la galerie Michael Werner de Cologne. On présentait des expositions des néo-expressionnistes allemands tels Baselitz, Immendorff, Penck… Puis sont venus les artistes du land art ou encore Annette Messager, dont ça a été la première galerie. Ensuite, j’ai rencontré le collectionneur Jean Chatelus, qui a légué sa collection à la Fondation Antoine de Galbert. Il m’a suggéré de faire des expositions dans un espace qu’il possédait. C’est comme cela que j’ai monté une exposition de Koo Jeong-A, la femme de Hans-Ulrich Obrist, puis de Matthieu Laurette. Gilles Fuchs nous a aussi soutenus. J’ai réussi à poser mes jalons entre la France, Londres et Berlin, et pu rencontrer de grands collectionneurs comme Claude Berri. Peu à peu, j’assimilais l’ADN des collectionneurs français… En 2001, quand j’ai quitté la galerie, j’ai même été la co-commissaire d’une édition de la Biennale de Lyon !
Antoine de Galbert vous a indirectement aidée à vous lancer…
En effet, je l’ai rencontré alors qu’il venait de Grenoble et voulait créer sa fondation, la Maison rouge, à Paris. Je lui ai proposé une œuvre de Kusama, dont la commission m’a permis de lancer ma propre société. C’était un collectionneur libre, intelligent, à part. J’ai de la chance d’avoir rencontré des gens comme lui, avec un vrai regard, pas dans le mainstream.

 

Chambres à part XXe édition, Pablo Reinoso – Courtesy Galerie Xippas. © Photo Ava du Parc
Chambres à part XXe édition, Pablo Reinoso – Courtesy Galerie Xippas. © Photo Ava du Parc


Vous avez démarré en solo, voici deux décennies, à un moment où l’art contemporain prenait son essor…
J’ai commencé à acheter à New York un Murakami pour un Iranien à 30 000 $, et, de retour à Paris, un Cattelan à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Ceux qui allaient devenir les stars du marché, je les ai identifiés très tôt. Philippe Ségalot a ensuite pris la direction de l’art contemporain chez Christie’s à New York et boosté ce marché. François Pinault venait de racheter Christie’s [en 1998, ndlr] et avait besoin de lots phares dans cette spécialité montante…
Comment est né le concept de Chambres à part, qui fête sa 20
e édition ?
Loin des stands froids des foires, j’ai voulu replacer les œuvres dans un contexte plus domestique, pendant le temps fort qu’est octobre à Paris. Chambres à part, copié par la suite, se voulait aussi un clin d’œil aux marchands en chambre… Pour le collectionneur, il offre un moment de détente où apprécier les œuvres. Je suis alors devenue un passage obligé du parcours VIP qu’a mis en place Jennifer Flay autour de la FIAC. Les galeries, même celles qui exposaient à la foire, me confiaient des œuvres, tout comme des collectionneurs, par discrétion, des artistes… Le tout formait un aperçu du marché. J’ai ainsi vendu une belle installation de James Lee Byars à la collection Pinault en 2010, année où le musée d’Art moderne de la Ville de Paris montrait l’artiste, œuvre destinée alors à une exposition à la Punta della Dogana à Venise.
Cette année, vous investissez l’emblématique boutique Pierre Cardin située en face de l’Élysée…
La grande boutique bleue de Pierre Cardin et son architecture singulière m’ont donné envie de sortir des formes géométriques carrées, d’aller vers une sorte de souplesse créative. On la retrouve dans une section dédiée aux NFT, dans des sculptures de Pablo Reinoso, dans le mouvement des vagues de Robert Longo, ou dans ses explosions de champignons nucléaires… La proposition est aussi une synthèse de ce que j’ai vu les douze mois précédents. Tout n’est pas à vendre, à l’instar du Murakami. Nous avons aussi une belle pièce de Bernar Venet.
Cette édition est aussi l’occasion d’embrasser vingt ans de Chambres à part, à travers des pièces de Francis Alÿs, Tomás Saraceno, Olafur Eliasson, Claire Tabouret…
Cela permet de faire un point sur les artistes qui ont tenu leurs promesses ! J’ai montré dès 2010 une pièce de Tomás Saraceno, qu’un collectionneur a placé dans son hôtel à Saint-Tropez. J’ai présenté ses créations chaque année, bien avant qu’il ne rentre dans la même galerie qu’Eliasson ! J’entretiens avec eux une forme de fidélité. Quand j’ai rencontré Claire Tabouret, à un moment où elle n’était pas une tête d'affiche du marché, j’ai passé six heures dans son atelier, je l’ai trouvée captivante et j’ai eu envie de la montrer. C’est ainsi que j’ai présenté au fil des éditions ses œuvres et celles de Francis Alÿs, qui représente la Belgique à la Biennale de Venise cette année, Eva Jospin avant l’heure, Murakami…

 

Tomás Saraceno, Gaia14aae b_M+M, 2021 – Courtesy Galerie Pink Summer. Courtesy Galerie Pink Summer
Tomás Saraceno, Gaia14aae b_M+M, 2021 – Courtesy Galerie Pink Summer. Courtesy Galerie Pink Summer


Comment concevez-vous votre rôle de conseillère ?
Il faut garder un pied dans la réalité du marché, mais aussi garder l’œil ouvert sur la diversité de l’histoire de l’art, tout en se focalisant sur des artistes que l’on connaît. N’étant pas férue d’art conceptuel, j’ai eu de la chance, arrivant à un moment de bascule vers un certain art abstrait. Je ne suis pas, comme certains conseillers, adossée à un ou deux marchands. J’essaie d’offrir aux collectionneurs un état du marché à un instant T pour un artiste. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’avoir les bonnes pièces des artistes, pas juste le nom de l’artiste. Avec la formidable accélération de l’art contemporain, les gens achètent beaucoup avec leurs oreilles. Il faut savoir dire non à un collectionneur !
Parmi les collectionneurs que vous accompagnez figurent les Freymond, qui viennent d’ouvrir un nouveau lieu près de Florence avec une exposition d’Olafur Eliasson.
Caroline et Éric Freymond ont ouvert cet automne le Palazzo Al Bosco, en Toscane. En parallèle de celle du Palazzo Strozzi à Florence, l’exposition inaugurale, présentée jusqu’à fin juin prochain sur rendez-vous, regroupe des œuvres d’Olafur Eliasson issues de leur très belle collection, dont douze sur verre, inspirées de la lumière et des couleurs lors de ses voyages.
Comment voyez-vous cette reprise du marché de l’art dans un contexte mondial compliqué ?
Les récessions ont souvent un impact décalé sur le milieu de l’art. Lors des crises, les collectionneurs se reportent vers des valeurs sûres. Des réévaluations sont à prévoir. Sans compter la pénurie de très bonnes œuvres, en particulier en peinture. C’est le rôle des conseillers d’offrir un accès à des pièces importantes, face à une demande de plus en plus forte et mondialisée.

à voir
Chambres à part du vendredi 7 au mercredi 26 octobre 2022
Maison Pierre Cardin, 59, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIII
e
www.laurence-dreyfus.com

« Olafur Eliasson, vues empruntées »
jusqu’au 30 juin 2023 Palazzo Al Bosco, Florence, Italie
www.latinaia-albosco.com
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