Deux Fragonard pour le musée Fabre

Le 07 septembre 2021, par Carole Blumenfeld

Le peintre du Verrou est à la fête : après la vente du Philosophe lisant, adjugé 7,78 M€ par maître Petit à Épernay en juin dernier, deux tableaux de l’artiste classés trésors nationaux, acquis pour 5 M€, rejoignent le musée Fabre.

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Le Jeu de la palette, huile sur toile, 75 93 cm (détail).
© Sebert

Lorsqu’il rencontrait un jeune historien de l’art, Michel Laclotte aimait lui faire deviner quels étaient les tableaux conservés en mains privées qu’il considérait ne devoir jamais quitter le sol français. Il y a ceux-là, fort célèbres, et puis ceux décrits dans des sources anciennes et dont on ignore tout jusqu’à ce qu’ils réapparaissent. Depuis le XIXe siècle, les spécialistes de Fragonard étaient intrigués par le célèbre catalogue de la vente après décès de Jacques Onésyme Bergeret de Grancourt, où sont décrits « Deux Paysages, enrichis de Ruines & ornés de Figures ; le milieu du premier est occupé par de jeunes Garçons & de jeunes Filles, qui se balancent sur une branche d’Arbre ; l’un d’eux joue du tambour de basque : on remarque sur le devant du second, une assemblée de Bergers & Bergères jouant à la palette. Ces deux Tableaux, d’un faire libre, sont pleins d’harmonie & d’une brillante couleur. » Acquis lors de la vente par l’expert, ils disparurent pour ainsi dire. Il n’était pourtant guère difficile de les imaginer, en raison de leur « faire libre ». Jean-Pierre Cuzin et Richard Rand (Associate Director for Collections au J. Paul Getty Museum) ont également proposé de les rapprocher de deux sanguines du Städelsches Kunstinstitut de Francfort et du fragment conservé au musée de Chambéry, Le Jeu de la palette. L’histoire est bien connue : lors de son séjour à l’Académie de France à Rome, Fragonard, se désole Natoire, « a beaucoup de talan (sic), mais le trop de feu et peu de patience l’emporte à ne pas travailler avec assé (sic) d’exactitude ses copies ». Fragonard aurait ainsi confié plus tard à Alexandre Lenoir : « L’énergie de Michel-Ange m’effrayait ; j’éprouvais un sentiment que je ne pouvais rendre ; en voyant les beautés de Raphaël, j’étais ému jusqu’aux larmes et le crayon me tombait des mains ; enfin je restais quelques mois dans un état d’indolence que je n’étais pas le maître de surmonter, lorsque je m’attachai à l’étude des peintres qui me donnaient l’espérance de rivaliser un jour avec eux… » Le Grassois se pliant douloureusement aux exercices académiques, le directeur le pousse ainsi à sortir de Rome pour retrouver sa ferveur. En compagnie d’Hubert Robert, Fragonard bat la campagne romaine, un carton à dessins sous le bras. Les deux amis rencontrent aussi l’abbé de Saint-Non, un amateur qui, comme l’explique alors le comte de Caylus, est venu à Rome faire « un magasin pour se nourrir le reste de sa vie ». Durant l’été 1760, ils s’installent tous les trois dans la villa d’Este, délaissée depuis des lustres, et crayonnent à l’envi. « Ce grand palais, écrit Saint-Non, est inhabité & abandonné par ses maîtres à un concierge qui en tire tout le profit qu’il peut, à la charge de quelque entretien. Les Romains, & même les étrangers y louent des appartements & y vont passer la belle saison […] La situation et les jardins de ce Palais sont la plus délicieuse chose du monde, il est prodigieux même, ce qu’ils doivent avoir coûté à faire ; mais ils sont aujourd’hui dans un délabrement affreux, le duc n’y venant jamais et mettant très peu d’argent à leur entretien […] malgré tous ces désordres, la villa d’Este est une des plus agréables habitations que je connaisse, et je me ressouviendrai toujours avec plaisir du séjour que j’y ai fait pendant 2 ou 3 mois de suite. »
 

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Le Jeu de la bascule, huile sur toile, 75 x 93 cm. © Sebert
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Le Jeu de la bascule, huile sur toile, 75 93 cm.
© Sebert

Quand cet artiste a voulu être lui-même
Sa vie durant, l’abbé garda deux toiles inspirées de cette parenthèse enchantée : une paire dont seul le fragment de Chambéry est aujourd’hui conservé. Son beau-frère, Bergeret de Grancourt, grand amateur de Boucher, ne fut pas en reste et devint l’heureux propriétaire de sa propre paire. Les paysages peints par Fragonard, dans la foulée de ces escapades avec l’abbé, sont pourtant aussi rarissimes qu’éblouissants. Sans rien perdre de la virtuosité de ses sanguines réalisées in situ, il se ressouvient du plaisir d’avoir été confronté à cette nature enchanteresse en révélant tout le bonheur qu’il a à peindre. Cette double sensation de ravissement est manifeste. Dans une lettre adressée à son frère La Bretèche, Saint-Non évoquait cette fièvre : « M. Fragonard est de tout feu, ses dessins sont très nombreux ; l’un n’attend pas l’autre ; ils m’enchantent. Je trouve en eux du sortilège. » Fragonard est dans le vrai et cela ne trompe pas, c’est même une affirmation éminemment personnelle. Charles Le Carpentier qui publia sa Galerie des peintres célèbres, trois ans après la disparition de l’artiste, en était certain puisqu’il estimait qu’il créait ces paysages délicieux où l’on retrouve le souvenir et l’image de la nature « quand il voulait être lui-même ». Pour autant, aucun des deux paysages n’est fidèle à la réalité. L’imposant escalier et les cyprès rappellent immanquablement ceux de la villa d’Este et la façade du temple en ruines de la villa Adriana, mais Fragonard retient plus l’atmosphère de ces jardins que leur topographie. Impossible surtout de penser que des jeunes gens aux tenues élégantes se soient livrés sous ses yeux au jeu de la palette, comme l’indique le catalogue de la vente Bergeret. Saint-Non se félicitait justement que « la richesse de la beauté de la nature » italienne le dédommage de « la vue désagréable de toutes les femmes qu’on rencontre dans les villages par où l’on passe ». En mettant en scène cette partie de « main chaude » et de « pied de bœuf », ou encore en imaginant cette bascule de fortune – un tronc d’arbre posé en équilibre sur un morceau de marbre antique –, Fragonard, comme son maître Boucher, trouve un prétexte savoureux pour évoquer les rapprochements de ces personnages à peine sortis de l’enfance et émus à souhait par leur sensibilité nouvelle, à laquelle répondent la nature généreuse et envoûtante qui les entourent mais aussi ces ciels lourds et chauds. Si l’artiste connaissait sans doute la série des Amusements champêtres d’Oudry pour la manufacture de Beauvais en 1728-1731 où apparaissent « le balanceur » et « le pied de bœuf », le fait qu’elle ait été à nouveau tissée en 1761 n’est peut-être pas un hasard, comme l’a montré Richard Rand. Les paysans qui observent leurs élans prouvent bien que nous sommes face à des scènes de théâtre pleines d’allégresse, beaucoup plus tapageuses qu’il n’y paraît. Fragonard invite son spectateur – en l’occurrence Bergeret ou Saint-Non qui ni l’un ni l’autre n’étaient réputés pour la froideur de leurs mœurs – à se projeter dans ses amusements bucoliques où les sens sont autant en éveil que sa touche est suave. Une fois n’est pas coutume, la paire fut vraisemblablement achetée au début du XIXe siècle par un personnage aussi haut en couleur que Bergeret de Grancourt, Nicolas d’Orglandes, qui tenta de libérer Louis XVI juste avant son exécution et qui fut plus tard député et pair de France. Ces trésors nationaux ont été découverts en 2016, justement chez ses descendants dans son château de Lonné, par Thaddée Prat, directeur des tableaux anciens de la maison Tajan, et expertisés par le cabinet Turquin. Ils ont été acquis pour 5 M€ par le musée du Louvre avec l’aide du Fonds du patrimoine et le soutien de la société Webhelp ainsi que de mécènes anonymes, et ont été déposés au musée Fabre. Un joli clin d’œil pour reconnaître la solide politique d’acquisition et de valorisation des collections menée par le musée que dirige Michel Hilaire.

à voir
Musée Fabre,
39, boulevard Bonne-Nouvelle, Montpellier (34), tél. : 04 67 14 83 00.
museefabre.montpellier3m.fr/.
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