Deux primitifs redécouverts : Cimabue et le maître de Vyssi Brod

On 23 September 2019, by Carole Blumenfeld

Après l’aventure Caravage, cette saison sera Cimabue ! Avec un grand sens de la mise en scène et une communication millimétrée, le cabinet Turquin montre que la France n’en finit pas de livrer trésor sur trésor.

Cenni di Pepo, dit Cimabue (documenté en 1272, mort en 1302), Le Christ moqué, élément d’un panneau de dévotion, peinture à l’œuf et fond d’or sur panneau de peuplier, 24,6 19,6 cm.
Dimanche 27 octobre, Senlis. Actéon - Compiègne enchères OVV. Cabinet Turquin.
Estimation : 4/6  M€

 
Le marché de l’art français vit de beaux jours, en particulier au 69 de la rue Sainte-Anne, à Paris, où Alexandre Lacroix reçoit depuis trois semaines, une visite après l’autre, des conservateurs américains venant admirer le buste de Paul Phélypeaux, seigneur de Pontchartrain, qui passera en vente à l’hôtel Drouot chez De Baecque & Associés, le 20 novembre prochain. Dans le plus grand secret, au rez-de-chaussée, le cabinet Turquin a préparé une surprise de taille. Deux surprises en réalité. Il y a quelques mois, Philomène Wolf et Dominique Le Coënt leur montraient ce qu’une famille considérait depuis longtemps comme une icône. La suite n’est qu’une affaire d’histoire de l’art, de grande histoire de l’art, puisqu’il s’agirait du maître de Giotto et de Duccio, l’inventeur même du réalisme de la peinture florentine. Si sa fortune critique est immense et débute avec son contemporain Dante, qui l’évoque dans sa Divine Comédie (dans «Le Purgatoire»), le corpus de Cimabue est mince mais bien connu grâce aux travaux de Luciano Bellosi, repris en 2011 par Dillian Gordon. Outre les fresques de la basilique San Francesco à Assise et la mosaïque de la cathédrale de Pise, les trois Maestà de grand format sont conservées au Louvre, aux Offices et à Santa Maria dei Servi, et les deux Crucifix monumentaux à l’église San Domenico d’Arezzo et à Santa Croce à Florence. Restent les deux petits panneaux de la Frick Collection et de la National Gallery, plus récemment reconnus par la communauté scientifique.
Maître de Vissy Brod, La Vierge et l’Enfant en trône, peinture à l’œuf sur panneau de bois fruitier, 22 x 20 cm. Estimation : 400 000/600
Maître de Vissy Brod (actif vers 1350), La Vierge et l’Enfant en trône, peinture à l’œuf sur panneau de bois fruitier, 22 x 20 cm. 
Samedi 30 novembre, Dijon, Cortot & Associés OVV. Cabinet Turquin.
Estimation : 400 000/600 000 €

Réapparition vers 1930
En 1999, Sotheby’s avait découvert à Benacre Hall, dans le Suffolk, la Vierge à l’Enfant trônant et entourée de deux anges, et les spécialistes avaient alors fait le lien avec La Flagellation du Christ de la Frick Collection. Depuis sa réapparition dans les années 1930, ce panneau intriguait. Plusieurs noms avaient été évoqués, dont celui de Duccio, mais Roberto Longhi avait avancé l’hypothèse Cimabue. La Vierge à l’Enfant trônant et entourée de deux anges est entrée à la National Gallery en 2000 et les deux panneaux avaient été présentés côte à côte en 2006 à la Frick Collection (dans l’exposition «Cimabue and Early Italian Devotional Painting»). Jusqu’au lundi 23 septembre, ils étaient considérés comme les seuls tableaux de dévotion du maître de Giotto. En 2011, Dillian Gordon proposa de reconstituer le retable pour lequel ils avaient été réalisés en se servant des éléments plastiques et surtout iconographiques. Dès lors que le cabinet Turquin a mis la main sur l’«icône» de Compiègne, c’était un jeu d’enfant d’intégrer à l’ensemble Le Christ moqué, d’autant plus que les indices foisonnaient. Comme l’expliquent Stéphane Pinta et Éric Turquin, même les galeries ouvertes par les insectes semblent correspondre d’un panneau à l’autre. «Nous sommes également aidés par la présence des barbes de la couche picturale bordant les côtés, qui butaient initialement contre la moulure du cadre aujourd’hui disparu : pour le panneau de la Madone, on les voit sur les côtés vertical gauche et horizontal supérieur et, pour la Flagellation, sur le côté vertical droit et le bord horizontal inférieur. Quant au Christ moqué, comme nous l’avons noté ci-dessus, ce sont les bords vertical gauche et horizontal inférieur qui sont concernés. On peut donc en déduire que cette dernière scène se plaçait sous celle de la Madone et à gauche de la Flagellation
Destiné à un grand musée ?
Malgré les vicissitudes liées au temps, nous posséderions donc aujourd'hui trois des quatre éléments du volet gauche du diptyque. Il ne manquerait plus à l'appel que Le Baiser de Judas ainsi que l’ensemble du volet gauche. Il est permis d’espérer, mais en attendant, il y a fort à gager que ce tableautin de Cimabue fasse une entrée avec panache dans un grand musée qui pourra lui rendre tout son lustre grâce à une restauration.
Pour ce tableau, l’expert a reçu l’aval de la conservatrice de la Galerie nationale de Prague
Le Maître de Vissy Brod
Ce n’est pas tout. Le cabinet Turquin a également découvert une petite œuvre qu’il attribue au Maître de Vissy Brod et qui aurait été réalisée vers 1350. Contrairement au premier panneau, dont l’attribution repose sur ses liens tangibles avec les deux autres donnés à Cimabue, ici, le cabinet Turquin a reçu l’aval de la conservatrice honoraire de la Galerie nationale de Prague, Olga Pujmanova, et du spécialiste de la peinture gothique à l’Institute of Art History (Czech Academy of Sciences, Prague), Jan Klípa. Pour Stéphane Pinta, aucun doute : «Que l’on compare les visages de notre Madone avec ceux de la Madone dans l’Annonciation, la Nativité ou dans le panneau de Berlin, la cadence et l’élégance du dessin des draperies, les similitudes d’expression et d’exécution, la richesse de l’ornementation, indiquent la facture de la main délicate du Maître de Vissy Brod, œuvrant vers 1350 pour un commanditaire particulier.» La radiographie, parfaitement lisible, laisse apparaître toute une architecture occultée par le repeint noir. Cette découverte permet de mieux comprendre le mouvement du drap d’honneur et s’avère, selon Stéphane Pinta, en tout point conforme à la majorité des panneaux et des miniatures de cette époque et de cette région. Si l’artiste, dont le nom demeure l’un des mystères de l’histoire de l’art, n’est pas Cimabue, il n’en demeure pas moins que cette Vierge à l’Enfant devrait marquer les esprits et il y a fort à gager que, le sens de la communication d’Éric Turquin aidant, tout le monde sache très vite de qui il s’agit. Les belles histoires de redécouverte sont plus que jamais à la mode. Le marché de l’art parisien participe on l’a vu avec le dit Caravage de Toulouse et relaie le travail de divulgation des musées. Et il y a ici toutes les recettes pour une belle aventure. Impossible de savoir comment le tableau est arrivé en France. Au revers figure seulement une inscription à l’encre noire, sans doute datant du XIXe siècle, où apparaît le nom de Cimabue. Que l’œuvre soit séduisante, c’est une certitude. Impossible de ne pas remarquer le geste de l’Enfant, qui passe les doigts d’une main entre ceux de son pied droit, ou encore le regard plein de tendresse de la mère. L’œuvre, qui sera vendue aux enchères à Dijon le 30 novembre chez Cortot & Associés OVV, vient enrichir un corpus bien présent à Prague et à Berlin, mais pas vraiment en France…

 
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