David Weisman et Jacqueline Michel, une passion américaine

On , by Claire Papon

Exposée pour la première fois dans son intégralité, la collection David Weisman et Jacqueline Michel donne à voir un portrait de Montmartre à la Belle Époque, de Toulouse-Lautrec à Théophile Steinlen et Suzanne Valadon.

Jacqueline E. Michel et David E. Weisman.
DR

Quand avez-vous commencé votre collection ?
Cela fait vingt-cinq ans environ que nous avons découvert que nous aimions tous les deux cette période du tournant du siècle, et que nous possédions l’un et l’autre une petite collection d’affiches françaises. Je m’intéressais à l’histoire de France, du XVIIe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et j’étais passionné par l’art moderne. Jackie en aimait la culture et la langue. Cette collection est finalement un aboutissement assez logique, nous l’avons commencée depuis une petite dizaine d’années. Il y a cinq ans, nous avons fait la connaissance de Dennis Cate  commissaire d’expositions et directeur émérite du Zimmerli Art Museum de New Jersey. Il est devenu un ami, le curateur de notre collection et notre relais en France puisqu’il vit à Bordeaux. Nous ne sommes pas toujours du même avis, mais son approche historique enrichit notre connaissance de la vie montmartroise.
Quels types d’œuvres achetez-vous ?
Des affiches, des œuvres sur papier, des gravures, du théâtre d’ombre, des maquettes dont celle de Léon Willette pour l’enseigne du cabaret Le Chat Noir, à Montmartre  et des toiles. C’est la première fois que l’intégralité de notre collection est exposée, soit cent cinquante œuvres.
Vous continuez aujourd’hui ?
Bien sûr. En ventes publiques, en galerie, chez des particuliers. Nous avons récemment découvert à New York, chez le fils de Therese Rosinsky, l’une des biographes de Suzanne Valadon, des documents et surtout des œuvres dont un Vase de fleurs, un Nu assis sur un canapé et Le Portrait de Louis Moysès, fondateur du «Bœuf sur le toit», qui font aujourd’hui partie de notre collection.
Comment est né ce projet d’exposition au musée de Montmartre ?
En 2017, nous avions prêté quatre affiches de Jules Chéret à l’exposition «Prints in Paris 1900», au musée Van Gogh à Amsterdam, puis cinquante œuvres au CaixaForum de Barcelone et Madrid pour «Toulouse-Lautrec et l’esprit de Montmartre», qui s’est achevée au printemps 2019. Une reconnaissance pour nous. Certaines de nos œuvres sont en dépôt au musée de Montmartre. Ainsi, nous avons commencé à envisager cette exposition à Paris, voilà presque trois ans. D’autres tableaux sont venus de Saragosse, de Valence et de chez nous, à Palm Beach et à Washington.
Pourquoi ce thème «Montmartre à la Belle Époque» ?
Nous sommes passionnés par l’esprit bohème qui régnait dans ce lieu dans les années 1900, les artistes qui l’animaient, leurs modes de vie, leurs centres d’intérêt dans les domaines artistique, littéraire et musical. C’est incroyable, cette effervescence ! Tous ces artistes qui se retrouvaient au Bateau-Lavoir, Toulouse-Lautrec, Théophile Steinlen, Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, Pablo Picasso, Kees Van Dongen… certains venus de pays et de culture différents. C’était la rupture avec la peinture académique, le développement de la photographie, de la lithographie, de l’affiche. Nous avons trouvé des parallèles avec nos activités et nos préoccupations. Jackie siège aux conseils d’administration du National Museum of Women in the Arts et du N Street Village qui vient en aide aux femmes sans abri à Washington. Cela explique aussi notre prédilection pour Suzanne Valadon.

 

Suzanne Valadon (1865-1938), L’Acrobate ou la Roue, 1916, détail.
Suzanne Valadon (1865-1938), L’Acrobate ou la Roue, 1916, détail. Photographie © Christopher Fay


Elle occupe une place particulière dans votre collection. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Nous avons sept tableaux d’elle. Peut-être un jour, une exposition… Elle est moins bien connue que son fils, Maurice Utrillo. Nous aimons sa peinture, mais aussi l’histoire de sa vie. Cette femme, issue d’un milieu extrêmement modeste, dessine depuis l’âge de 8 ans avec tout ce qui lui tombe sous la main. Elle devient acrobate, puis elle pose comme modèle pour Renoir, Puvis de Chavannes, Modigliani, Toulouse-Lautrec, avant de devenir peintre, grâce à ce dernier notamment, qui la pousse à montrer son travail à Degas. Elle est alors l’une des rares femmes artistes à s’imposer à l’époque. Son tableau Adam et Ève (conservé au Centre Pompidou) a fait scandale en 1909. Il cachait un autoportrait de l’artiste avec son jeune amant André Utter (1886-1948), un ami de son fils Maurice Utrillo. Elle a été obligée de rajouter une ceinture de feuilles de vigne sur le sexe d’Utter, à la demande des organisateurs du Salon d’automne de 1920. Elle a été l’une des premières à montrer le corps d’un homme entièrement nu.
Cette époque de Montmartre est-elle connue outre-Atlantique ?
Oui, grâce à Toulouse-Lautrec et sa peinture, mais surtout ses affiches avec ses grands aplats de couleurs, ses cadrages si particuliers influencés par le japonisme, ses traits stylisés. Le nom de Théophile-Alexandre Steinlen est moins connu mais ses œuvres, elles, le sont. Comme par exemple son affiche de 1896 du cabaret du Chat Noir, qui représente un chat noir stylisé, couronné d’une auréole byzantine. Cet animal est un symbole d’indépendance, de la «liberté révolutionnaire» de l’époque… Nous souhaitons montrer notre collection, faire mieux connaître cette période au public américain. Il n’y a pas eu d’équivalent aux États-Unis. Le peintre américain George Luks (1867-1933) a séjourné à Montmartre et a été influencé par les peintres de l’époque, le photographe et marchand d’art Alfred Stieglitz (1864-1946) a exposé des artistes français dans sa galerie new-yorkaise. Ces débuts de l’art moderne dépassent les frontières.
Y a-t-il une évolution dans vos goûts ?
Plus le temps passe, plus nous apprenons. Aujourd’hui, nous recherchons plus particulièrement les œuvres de Suzanne Valadon, Théophile-Alexandre Steinlen et Henri-Gabriel Ibels. Mais nous ne regrettons aucun de nos achats. Tout est important. Et nous n’avons jamais revendu.
Auxquels vont vos préférences ?
Difficile à dire ! On aime tous ses enfants de la même façon. On pourrait citer le grand pastel de Louis Legrand, Femme à l’éventail. Il est audacieux dans son cadrage. À la fin du XIXe, il est inconvenant qu’une femme boive ou fume seule dans un café, et ne soit pas gantée. La Goulue et Valentin le Désossé dansant au Moulin-Rouge, 1895 est formidable aussi. Théophile Steinlen représente l’un des hauts lieux de Montmartre et il capture les expressions de chacun des personnages. C’est la première fois aussi que sont exposées les six toiles de cet artiste, Une frise de chats et de lunes (vers 1885), probablement créée pour Le Chat Noir, après son changement d’adresse, rue Victor-Massé. Et puis il y a L’Acrobate ou la Roue (1916). Dans cette toile, Suzanne Valadon réunit tous les thèmes qui lui sont chers, les danseuses, le cirque… Le point de vue est audacieux, dynamique, les couleurs sont vives, le modèle se détache sur le fond presque flou et il n’a pas de visage. C’est le mouvement qui la sort de l’anonymat. On a l’impression d’un arrêt sur image.

 

Charles Maurin (1856-1914), Loïe Fuller (robe jaune), vers 1895, pastel et fusain sur papier, 61 x 45 cm.
Charles Maurin (1856-1914), Loïe Fuller (robe jaune), vers 1895, pastel et fusain sur papier, 61 x 45 cm. Photographie © Stéphane Pons


 

à voir
«Collection Weisman & Michel. Fin de siècle - Belle Époque (1880-1916)», musée de Montmartre,
jardins Renoir, 12, rue Cortot, Paris XVIIIe, tél. : 01 49 25 89 39.
Du 11 octobre 2019 au 19 janvier 2020.
www.museedemontmartre.fr
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