David Stern et Lélia Pissarro, un art de famille

Le 28 mai 2020, par Carine Claude

Le couple de galeristes basé à Londres cultive un patrimoine qui importe autant à ses proches qu’à l’histoire de l’art : celui de Camille Pissarro et de son héritage.

David Stern et Lélia Pissarro.
COURTESY STERN PISSARRO

C’est l’histoire d’une épopée familiale. Lélia Pissarro, arrière-petite-fille de Camille Pissarro, et son mari, David Stern, dirigent la galerie qui porte leurs noms, établie en 1964 dans le quartier huppé de Mayfair, à Londres. Ensemble, ils s’attachent à faire vivre le patrimoine artistique et à perpétuer la reconnaissance du maître, ami de Cézanne et des grands impressionnistes, dont l’influence sur l’art moderne fut considérable. Mais leur travail ne s’arrête pas à l’héritage du peintre : cinq générations d’artistes composent sa lignée, une famille entière dévolue à l’art et à son histoire. Avec la plus grande collection d’œuvres de Camille Pissarro au monde, la galerie prête aux musées et est devenue un centre de recherche pour les œuvres de ses descendants. Lélia Pissarro et David Stern nous éclairent sur l’histoire de l’artiste, de sa famille et de leur place dans l’art du XXe siècle.
Parlez-nous de l’histoire de votre galerie…
David Stern : Elle commence avec mon père. Dans les années 1980, nous avons développé les domaines de l’impressionnisme, l’école de Paris, l’art britannique, etc. Mais le véritable changement est arrivé lorsque j’ai rencontré Lélia. Nous nous sommes mariés en 1988. Nous avions en commun notre intérêt pour l’impressionnisme et, ensemble, nous avons commencé à étudier les artistes de sa famille. Notre but était de rassembler les cinq générations d’artistes sous un même toit et de montrer les liens qu’ils avaient tissés entre eux. Il y a un véritable intérêt curatorial derrière une telle famille de créateurs.

 

Vue de la galerie Stern Pissarro, à Londres. COURTESY STERN PISSARRO
Vue de la galerie Stern Pissarro, à Londres.
COURTESY STERN PISSARRO


Cinq générations d’artistes dans une seule famille, ce n’est pas commun…
Lélia Pissarro : Oui, notre famille est assez unique en son genre ! À part les Bruegel ou les Bach, c’est assez rare. On compte parmi nous une vingtaine d’artistes, mais aussi des marchands d’art, des historiens, des experts. Une chose est certaine : lorsque vous grandissez dans un milieu tel que celui-ci, l’intérêt pour l’art vous vient dès le plus jeune âge. Vous entendez les conversations des adultes, vous lisez les livres spécialisés. S’intéresser à l’histoire de l’art ou étudier les beaux-arts est inévitable, car vous êtes en permanence encouragé par les autres. En fait, c’est surtout un mode de vie.
Quelle est la part d’influence de Camille Pissarro sur le style des autres artistes de sa famille ?
DS : D’abord, il y eut ses cinq fils, tous peintres. Leur point de départ était l’impressionnisme et le postimpressionnisme. Quand leur père est mort en 1903, certains ont pris leurs distances artistiques et ont développé un style totalement différent, dans lequel on ne pourrait même pas retrouver l’empreinte du postimpressionnisme.
Quelle place Pissarro tient-il dans l’histoire de l’impressionnisme ?
DS : Camille Pissarro était un grand humaniste. Ses écrits, sa pensée, ses interactions avec tous les impressionnistes en font un fondateur du mouvement, au sens intellectue du terme. Il est le seul à avoir exposé dans chacune des huit expositions du groupe. Il a inspiré Cézanne, Van Gogh, Gauguin et la génération des postimpressionnistes, y compris le jeune Matisse. Ce n’était pas un professeur, mais un passeur d’idées. Il a beaucoup travaillé avec Cézanne, qui utilisait une palette sombre, des traits contrastés. Pissarro l’a encouragé à employer des brosses, à alléger les couleurs, la lumière. Dans une citation célèbre, Cézanne affirme : «Tout ce que je sais, je le dois à Pissarro.» Si, en raison de son influence sur le cubisme, on considère souvent Cézanne comme le père de l’art moderne, on pourrait dire que Pissarro en est le grand-père.
Comment travaillez-vous avec les musées ?
LP : Pour ceux qui sont issus de cette lignée, il semble normal d’encourager tout musée ou institution qui montre un intérêt pour l’art de Camille et de ses descendants. Mes frères et moi partageons cette volonté, quelle que soit l’aide que l’on peut apporter : repérer une œuvre dans une collection privée, donner des conseils de restauration… En ce moment, nous travaillons sur l’exposition «Décoration impressionniste» programmée l’an prochain au musée d’Orsay puis à la National Gallery de Londres, ainsi qu’avec le musée de Bâle et l’Ashmolean Museum d’Oxford, qui vont présenter une importante rétrospective du travail de Camille. En 2005, mon frère [Joachim, conservateur au Museum of Modern Art de New York, ndlr] était le commissaire de la grande exposition «Cézanne-Pissarro», au MoMA puis à Orsay. Soutenir les musées et les institutions est un devoir et un honneur pour nous.

 

Camille Pissarro (1830-1903), Route enneigée avec maison, environs d’Éragny, 1885 (détail). COURTESY STERN PISSARRO
Camille Pissarro (1830-1903), Route enneigée avec maison, environs d’Éragny, 1885 (détail).
COURTESY STERN PISSARRO

Du côté du marché de l’art, peut-on parler d’une reconnaissance tardive ?
LP : C’est assez compliqué. Pissarro était très avant-gardiste. De son vivant, il ne s’est pas préoccupé de savoir quel serait son « marché». Il peignait ce qu’il ressentait, pas ce que le public attendait. Alors que les sujets urbains comme les vues de Paris étaient à la mode, lui préférait des figures paysannes ou des sujets champêtres, moins «commerciaux» que les vues merveilleuses de la Seine de Monet ou que le Moulin de la Galette de Renoir. Ça l’a poursuivi après sa mort. Aujourd’hui, lorsqu’un grand Pissarro passe sur le marché, il réalise bien entendu une belle vente. Le record pour le moment se situe autour des 30 M$, ce qui est très élevé, mais loin des sommets d’un grand Monet.
Quel est le profil de vos collectionneurs ?
DS : Les premiers collectionneurs de Camille étaient ses amis artistes ou des marchands à l’avant-garde. Ensuite, ce furent les grandes fortunes américaines du début du XXe siècle. Pissarro peignait avec beaucoup d’émotion, et seuls les collectionneurs sensibles à cette charge émotionnelle créent un lien fort avec ses œuvres. D’autres acheteurs, assez nombreux, sont fascinés par la famille dans son ensemble. Mais on peut dire que tout collectionneur d’impressionnisme d’envergure possède au moins un Pissarro. Il en est de même pour les musées.
Que possédez-vous dans votre collection privée ?
LP : Dans la famille, nous avons tous des œuvres de Camille. On nous demande souvent : «Après cinq générations, comment avez-vous fait pour conserver des tableaux de Pissarro sans les vendre ?» Je crois que justement, les Pissarro étant une famille d’artistes, ses membres n’étaient pas tant intéressés par l’argent que par l’art. Il était plus naturel de les prêter pour des expositions ou de les léguer aux descendants que de les vendre. Chez les Renoir, par exemple, il n’y a plus d’œuvres dans la famille depuis longtemps. Cependant, nous ne collectionnons pas que des œuvres de Camille, et nous intéressons également à l’art moderne et contemporain. C’est de cette manière que nous vivons notre passion. Ainsi, nous comprenons mieux ce par quoi passent les collectionneurs qui achètent dans notre galerie.
Quels sont vos projets ?
DS : Les plus importants sont d’ordre académique. Notre galerie a un fonctionnement très traditionnel, mais ce qui nous différencie est notre expertise. Lélia est en charge du catalogue raisonné de Paul-Émile Pissarro. Elle écrit par ailleurs un livre sur l’œuvre de son père, Claude. Nous allons également publier un catalogue numérique des œuvres de trois autres fils de Camille. Ce type de travail exige beaucoup d’efforts et de ressources, sans contrepartie financière, mais nous sentons bien que nous devons le faire, pour le marché et pour l’histoire de l’art.

Les Stern-Pissarro
en 5 dates
1963
Naissance de Lélia Pissarro, petite-fille de Camille Pissarro
1964
Création à Londres de la galerie Stern par le père de David Stern
1988
Mariage de David Stern et Lélia Pissarro ; création de la galerie Stern Pissarro
1999
Lélia Pissarro participe à la création du collectif Sorteval Press, dédié aux arts graphiques
2020
La galerie travaille au catalogue raisonné des œuvres de Paul-Émile Pissarro
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